Europe et Grèce : Costa-Gavras adapte Varoufákis

Adults in the roomVu par Zibeline

• 6 novembre 2019 •
Europe et Grèce : Costa-Gavras adapte Varoufákis - Zibeline

Adults in the room, le dernier Costa-Gavras, dure plus de deux heures et disons-le tout net on ne sent pas le temps passer. Le cinéaste adapte Conversation entre adultes, témoignage écrit par Yánis Varoufákis, ministre des Finances du gouvernement Tsipras dont le titre s’inspire de ce qu’aurait dit Christine Lagarde, effarée par l’attitude de ses pairs lors des débats sur un éventuel Grexit : « Est-ce qu’il y a des adultes dans la salle ? ».

Varoufákis y raconte les « coulisses secrètes de L’Europe », son combat pour renégocier la dette colossale de la Grèce. Et Costa-Gavras en fait une tragédie. Huis clos des salles de réunions, des bureaux, des couloirs feutrés des ministères. Issue fatale connue d’avance par le spectateur. Héros se battant contre une « fatalité » qu’il refuse. Durée limitée aux quelques mois séparant la victoire de la coalition de gauche Syrisa et la démission de Varoufákis, après la reddition de son gouvernement face aux diktats de l’Europe. Et ce, malgré la décision du Peuple Grec exprimée par référendum : dire non à l’ultimatum de la Troïka. BCE, FMI, fonctionnaires de la Commission européenne sous la responsabilité des ministres des Finances de la zone euro, donnant un « choix » : sortir de l’UE ou abandonner l’idée de restructurer la dette. Quant à la mort inhérente à toute tragédie, ce pourrait être l’assassinat politique de ce ministre, lapidé par les médias : « Outsider » sans cravate, sac à dos à l’épaule, au style radicalement opposé à celui des technocrates, suitcase noir au poing. Ou la mort des espoirs de tout un peuple. Ou plus généralement celle de la démocratie dont les politiciens se gargarisent pourtant. Si les détails techniques sont bien présents dans le film, si les rouages entre le politique et l’économique sont parfaitement analysés, si l’hypocrisie des « fourmis » prétendument vertueuses méprisant les « cigales » grecques est bien mise à jour, si la responsabilité des gouvernements précédents dans la banqueroute grecque, corruption endémique et fraude fiscale à la clé, est soulignée ; si le cercle vicieux d’une dette engendrant toujours plus de dette, enrichissant les uns, provoquant le désespoir, la misère des autres, est parfaitement décrit, le film n’est jamais un documentaire. L’effet de réel reste toutefois saisissant. Le casting table sur la ressemblance -on croise même un Macron très convaincant. Les photos de la « famille » Europe au sourire de façade se superposent aisément aux photos d’archives. On peut juger le parti-pris manichéen -un héros exclusivement positif face à ses adversaires intégralement négatifs à l’instar de Wolfgang Schaüble, le tout puissant ministre d’Angela Merkel. Mais on se surprend alors à penser que la réalité est sans doute pire. On entre dans une danse -du sirtaki bien sûr. L’exercice du pouvoir tourne au ballet dans une hallucinante scène cauchemardesque où Tsipras doit se mettre au pas de ses partenaires européens. Après sa victoire électorale, au début du film, le Parti s’interroge : « et après ? ». Et Tsipras de répondre : « Jusqu’à présent ils jouaient et nous dansions, maintenant ce sera nous qui jouerons ». Hélas, la (ré)partition est encore écrite par les mêmes, selon des logiques financières qui ignorent les catastrophes humaines qu’elles génèrent. Le 19e long métrage de Costa-Gavras est un réquisitoire efficace qui nous le rappelle.

ELISE PADOVANI
Novembre 2019

Le film sortira le 6 novembre

Photo : adultsintheroom © Wild Bunch distribution