La beauté en partage, 15 ans d’acquisitions au musée Fabre de Montpellier

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• 10 janvier 2022⇒6 mars 2022 •
La beauté en partage, 15 ans d’acquisitions au musée Fabre de Montpellier - Zibeline

La beauté en partage propose une double appréhension de l’art : une exposition qui contient une réflexion bienvenue sur la politique publique d’acquisition des musées publics. À voir au musée Fabre.

Il y a cette ligne verticale, quasi subliminale, à l’exact milieu de la toile. On s’approche, on ne la voit plus. On se recule, on la devine à nouveau, fascinante. Ce n’est pas un défaut, ce n’est pas une ombre. C’est autre chose : la présence d’une histoire qu’on devine, tissée dans les amours de Vénus et Adonis, peints au quart du XVIIème siècle par le jeune Nicolas Poussin. Deux mètres où la patte de l’artiste français installé à Rome s’exprime en contrastes de sous-bois sur ciel doré, illuminant les étoffes et laissant les corps dans l’obscurité. L’œuvre ornait un dessus de porte du palais du secrétaire du pape Urbain VIII. Mais voilà que 150 ans plus tard, la destinée de ce paysage idyllique fut bouleversée par l’appétit d’un marchand d’art peu scrupuleux de l’œuvre du maître, qui fut découpée en deux moitiés, vendues séparément ; Paysage au dieu fleuve et Vénus et Adonis. François-Xavier Fabre acquis la partie de droite, avec les deux amants, qu’il donna au musée dès 1825. Celle de gauche vogua jusqu’aux États-Unis, et le lien entre les deux parties fut oublié. Quelques 200 ans plus tard, la toile recouvre son intégrité, les deux parties sont réunies, et, après 12 ans d’intenses tractations, l’amour des deux divinités se déploie dans l’ensemble de son cadre, en 2010 au musée Fabre. Michel Hilaire, directeur du lieu, en parle encore avec une émotion palpable. Évoquant son souvenir de la mise en présence des deux moitiés, la constatation par les restaurateurs de la parfaite correspondance entre chaque fils de la toile, il parle d’un « miracle ». Après tant d’années de séparation, paysage et sensualité des corps étaient dans le même état, les deux « tableaux » avaient vieilli au même rythme. Et c’est tout cela que l’on cherche à vivre dans le mystère de cet imperceptible flou qui traverse les ébats divins. Tout cela aussi qui illustre le propos de La beauté en partage, intelligente nouvelle exposition du musée Fabre, qui réunit quelques-unes des œuvres acquises par l’institution montpelliéraine depuis 15 ans. À la fois thématique et chronologique, elle offre un regard nouveau sur ce que représente la vie d’un musée, à l’opposé de l’image qui colle souvent aux murs de ces lieux de conservation. C’est une suite passionnante de trouvailles, d’enquêtes, d’épisodes diplomatiques périlleux, de choix (artistiques, mais aussi géographiques et historiques) d’enrichir telle ou telle collections qui se dessine parmi les nombreuses pièces présentées, de tous medium depuis la Renaissance jusqu’à l’art contemporain. Avec une attention particulière à transmettre l’importance de ce que représente cette politique publique d’acquisition, qui lègue ainsi à toute la collectivité des trésors qui lui sont inaliénables. Et la volonté de rendre lisibles les différents canaux d’obtention des œuvres*.

 

 

 

 

 

 

Emanuel LARSEN (Copenhague, 1823 – Copenhague, 1859), Vue de l’île Maïre, 1854, huile sur toile, 32 x 56,5 cm. © Musée Fabre de Montpellier Méditerranée Métropole / photographie Frédéric Jaulmes – Reproduction interdite sans autorisation.

« Et alors ? »

Dans la section « Fabre et son temps », qui réunit un ensemble de pièces néoclassiques (dont un Achille blessé en plâtre de Jean-Baptiste Giraud, œuvre préparatoire au marbre qu’il présentera au Salon de 1789), on découvre une toile encore jamais montrée. Louis Léopold Boilly dépeint dans La Tendresse conjugale une atmosphère très doucereuse, avec des tons inspirés des peintres hollandais du Grand Siècle. Un jeune couple dans un intérieur bourgeois, et un regard masculin qui s’aventure dans le décolleté bien ouvert de sa compagne au visage rosissant. Une tendresse finalement plutôt presque érotique, du moins pour nos yeux contemporains. Autre transcription sulfureuse, le superbe Portrait de René Andreau, par George-Daniel de Monfreid (1895), entré en 2000 au musée. Quelle décontraction effrontée chez ce jeune peintre qui pose devant son ami ! Matières et couleurs se répondent à la manière des Nabis, le rouge des coussins du sofa et le bleu du tapis oriental accroché au mur derrière le modèle tranchent avec la blancheur du doux visage d’Andreau. Et des mains, là aussi, très suggestives : l’une entre les cuisses de l’élégant costume, tandis que l’autre tient une cigarette bientôt consumée. « Et alors ? », semble nous dire le tableau ; et alors, c’est un tableau d’une force incroyable. Les quatre toiles d’Auguste Chabaud sont, elles, d’une beauté terrible. Le peintre né à Nîmes monté à la capitale au début du XXème siècle, y produit une œuvre entre fauvisme et expressionnisme allemand, qui fait de lui un membre important de l’avant-garde parisienne. La Femme à la fourrure et Les Filles en vert (datant tous les deux de 1907) saisissent le regard. C’est le monde de la nuit ; les prostituées portent en elles la dureté de leur condition. Les yeux sont cernés, les visages blafards, et le rouge à lèvres tire les bouches vers le bas. Le cadre serré sur les corps les enferme dans un destin sans issue. Quant au visage de l’un des deux Tirailleurs sénégalais (1926-1928), les yeux exorbités et la bouche ouverte sur des dents proéminentes, il pourrait n’être qu’une caricature nauséabonde ; il est au contraire, au-dessus de la capote jaune d’or de l’uniforme, une vision lucide du monde colonialiste de son époque. On retrouve, avec toujours le même plaisir, l’un des arbres d’Alexandre Hollan (Dans l’arbre, 2011, don de l’artiste), Vincent Bioulès (Et voici un étang de l’or, 2018) qui a fait don d’une quinzaine d’œuvres lors de l’exposition qui lui avait été consacrée au musée en 2019, Pierre Soulages (lui aussi grand donateur), les artistes de Supports/Surfaces. Trois toiles de Jean-Pierre Blanche retiennent particulièrement l’attention, données en 2021 par une particulière. Le Cèdre (2018) et L’Écorce n°1 (2002) deux « gros plans » de troncs d’arbres, qui deviennent minéraux, graphiques, labyrinthes. Clair de Lune (2008) délivre une atmosphère diaphane, pastels de mauves sur le gris de la mer. Le contraste entre les deux univers de l’artiste, le terrien et l’aérien, provoque un sentiment de plénitude, comme s’il donnait des clés à la compréhension du monde. Le dernier espace de l’exposition est réservé au triptyque que Yan Pei-Ming a réalisé à l’occasion du bicentenaire de Courbet en 2019, L’impossible rencontre (lire journalzibeline.fr). Le musée lance une première campagne participative pour l’acquisition de l’œuvre, évaluée à 300 000 €. Cet appel à dons complète ainsi les différents leviers pour enrichir les collections du musée Fabre, en donnant l’occasion à chacun, à vous et moi, d’être acteurs et actrices de la constitution du patrimoine public. La boucle est très élégamment bouclée.

ANNA ZISMAN
Janvier 2022

La beauté en partage, 15 ans d’acquisitions au musée Fabre
Jusqu’au 6 mars
Musée Fabre, Montpellier
04 67 14 83 00 museefabre.fr

* La Métropole, l’État, la région Occitanie, les Amis du musée, la Fondation d’Entreprises, les mécènes, les artistes donateurs, les collectionneurs

Photo : George-Daniel de Monfreid (New York, 1856 – Corneilla-de-Conflent, 1929), Le peintre René Andreau, 1895, huile sur toile, 97,5 x 130,5 cm. © Musée Fabre de Montpellie