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Vu par Zibeline

Une Mouette sublime à la Criée sous la houlette de Thomas Ostermeier

Actualiser le désespoir

Une Mouette sublime à la Criée sous la houlette de Thomas Ostermeier - Zibeline

La Mouette mise en scène par Thomas Ostermeier atteint l’essence du texte. Le metteur en scène est-il en voie d’installation ?

Le désespoir des personnages de Tchekhov reste, habituellement, à une bonne distance de nous. Vers la Russie des tsars, celle d’un autre siècle et d’une société sans spectacle. On entend bien pourtant ce que ce tourment a d’existentiel, combien l’ennui, l’amour sans retour, la frustration et les rêves brisés, la superbe des mères, le désir d’un ailleurs, ressemblent aux nôtres. Mais les samovars et la vodka, la peur du froid et des déserts de neige, la domesticité humiliée, l’affermage des terres et la proximité des moujiks nous protègent d’une trop forte identification.

Thomas Ostermeier fait sauter cette étrangeté protectrice en actualisant les références, et le désespoir fondamental de Tchekhov nous éclate au visage. Pourtant cette actualisation se méfie des effets de mode, pense la modernité avec des pincettes, ne se saisit de l’air du temps qu’à travers ses fondamentaux universels. Il est question de la Syrie, dont l’instituteur socialiste parle comme d’une douleur personnelle. Des tics de la scénographie contemporaine, vidéos et micros, dont Ostermeier use lui aussi avec autodérision. De la force d’une jeunesse que personne ne veut entendre surtout, thème central de La Mouette, qui jamais n’avait été rendu avec autant d’évidence.

Car c’est Kostia qui est au centre de la mise en scène de cette Mouette. Avec Nina, la jeune fille qui brulera ses ailes en aimant Trigorine, et Macha, jeune femme désespérément amoureuse qui se détruit en buvant et fumant. La radicalité de leur rapport à la vie, à l’amour et à l’art éclate à chaque instant, quand ils chantent Bowie, parlent au micro, éventrent un bouquetin et s’enduisent de sang. Quand ils parlent littérature et théâtre, avec désir, et éblouissement. La génération de leurs pères, représentée par l’écrivain Trigorine et l’actrice Arkadina, n’est pas pour autant dépassée, ou ringarde. Trigorine, qui se laissera séduire par Nina pour l’abandonner ensuite, est touchant et sincère. Quant à Arkadina, Valérie Dréville fait sentir son égoïsme cruel et son horrible fatuité. Mais elle n’a pas, esthétiquement, tort, lorsqu’elle se moque de l’inaccomplissement de la pièce de son fils, ou qu’elle refuse qu’il dédaigne son art.

Vivre pour le théâtre

De fait rien n’est manichéen dans cette Mouette. Ostermeier replace le conflit esthétique qui s’y joue dans l’éternelle lutte entre modernes et classiques, avant-gardes et académismes, énonciation brute et théâtre psychologique, théâtre d’images et de texte. Sa mise en scène se situe, esthétiquement, plutôt du côté des classiques : le texte est là, dans son déroulement, affermi par les actualisations d’Olivier Cadiot qui jamais n’en détournent le sens ; les acteurs, tous incroyables, incarnent les personnages et leur psychologie. On est très loin du tapage infantile de Philippe Quesne et sa Nuit des Taupes, qui se jouait ce soir-là, à guichets fermés également, au théâtre du Merlan, comme une caricature de la mise en scène de la pièce de Kostia (animaux, grognements, allégorie simplette, boue et sang). Mais si l’art de Kostia est malhabile face à l’art éprouvé de Trigorine et Arkadina, il a plus que raison de réclamer une place, une écoute, de vouloir exister aux yeux de sa mère et du monde. C’est ce mépris de la jeunesse, de sa vigueur et de ses enthousiasmes, dont souffrait la société russe de Tchekhov, et qui sonne si juste aujourd’hui encore, dans un monde culturel où la génération de Trigorine garde encore jalousement les rênes… Kostia en mourra, suicidé comme tant de jeunes gens d’aujourd’hui.

Quant à Ostermeier, où se situe-t-il ? À cet endroit où l’on comprend l’absolue fébrilité des jeunes, où on respecte le talent des anciens. Où l’on compose avec la vigueur et l’expérience, la passion et le travail, la dramaturgie et la fulgurance. À cet endroit où il voudrait une place dans le paysage théâtral français ? La Mouette arpente tous les théâtres de France, et Ostermeier cet été arpentait les rues d’Avignon à vélo, alors même qu’il n’y était pas programmé. Sa mise en scène est une réflexion sur le théâtre et la passation, servie par des acteurs francophones sublimes, et des images –la neige emportée par le vent, le tableau qui se dessine sur le mur du lointain- qui restent, entêtantes, comme un souvenir de la figuration dans un univers sans décor.

AGNÈS FRESCHEL
Octobre 2016

La Mouette, avec Bénédicte Cerutti, Marine Dillard, Valérie Dréville, Cédric Eeckhout, Jean-Pierre Gos, François Loriquet, Sébastien Pouderoux de la Comédie-Française, Mélodie Richard, et Matthieu Sampeur a été joué à la Criée du 2 au 14 octobre.

Il sera joué au Théâtre de Nîmes les 8 et 9 novembre et à la scène nationale de Sète les 12 et 13 novembre


La Criée
30 Quai Rive Neuve
13007 Marseille
04 91 54 70 54
http://www.theatre-lacriee.com/


Scène Nationale de Sète et du Bassin de Thau
Avenue Victor Hugo
34200 Sète
http://www.theatredesete.com/


Théâtre Bernadette Lafont
1 Place de la Calade
30000 Nîmes
04 66 36 65 00
theatredenimes.com