Le festival actoral, à Marseille, a donné à voir des pépites de la création contemporaine

actoral, des œuvres qui font sociétéVu par Zibeline

Le festival actoral, à Marseille, a donné à voir des pépites de la création contemporaine - Zibeline

Retour sur quelques coups de cœur de la 20e édition du festival international des arts et des écritures contemporaines de Marseille.

Le Mucem accueillait pour la deuxième année consécutive le week-end d’ouverture d’actoral. Contrairement à l’atmosphère explosive de l’an passé, les propositions inaugurales de cette 20e édition sont davantage dans la retenue et la performance minimaliste. On retient de cette soirée un brin trop rangée la mise en lecture de Gardien Party, prélude à la création en cours de Mohamed El Khatib et Valérie Mréjen. Tous deux sont partis à la rencontre de gardiens et gardiennes de musée en France et à l’étranger pour en collecter des témoignages savoureux. Ces hommes et ces femmes, que le visiteur perçoit la plupart du temps comme de simples agents de surveillance n’ayant aucune connaissance ni aucun rapport aux œuvres qu’ils protègent, se révèlent des amoureux à la passion discrète autant que des philanthropes à la patience émérite. Au final, des observateurs et analystes aiguisés de nos sociétés. Société du chiffre, de la quantification, de la rentabilisation, c’est ce qu’égratigne finement et avec légèreté Julien Prévieux dans La valeur de la vie. Une pièce entre théâtre et danse où trois interprètes au jeu empreint d’humour font émerger l’absurdité des logiques économiques qui régissent le monde et les activités humaines. Société où les inconséquences de ces mêmes logiques condamnent à plus ou moins long terme la planète et ses habitants. Le message est on ne peut plus clair dans Farm fatale de Philippe Quesne. Le metteur en scène plasticien signe une fable écologiste d’anticipation à la radicalité réjouissante. Plantons le décor : des épouvantails qui parlent anglais et font des émissions de radio se désolent d’un monde où la vie humaine comme animale est en voie d’extinction avancée. Nostalgiques du chant des oiseaux qu’ils étaient censés effrayer, ils jouent de la musique et évoquent leurs anciens maîtres, emportés par la folie du système où lobbies, agriculture intensive, urbanisation à outrance ont eu raison de la civilisation. On finit par découvrir leur plus secrète mission : accumuler, dans une sorte de couveuse géante, des œufs pondus par une étrange bête à poil et desquels renaîtra un avenir peuplé de nouvelles espèces. En utilisant une forme de poésie surréaliste, Quesne parvient étonnamment à renforcer la crédibilité de la catastrophe écologique à venir. En dotant des épouvantails des mêmes aptitudes physiques et intellectuelles que l’homme jusqu’à leur confier la redéfinition d’une civilisation du vivant, il pose, au-delà de la question de notre responsabilité, celle, bien plus glaçante, de notre utilité. Et si l’humanité trouvait son salut en se passant de l’humain ?

L’humain, une préoccupation bien variable selon les époques et les valeurs qui les dominent. Léa Drouet le constate avec évidence et Violences. La dimension ludique de la scénographie comme la douceur enfantine de la narration contrastent avec le tragique du propos. Enveloppé dans une ambiance sonore apaisante, l’auteure, metteuse en scène et interprète met en écho deux récits réels. Sur le plateau, des maquettes miniatures de villes disposées comme des jouets entre des tas de sable, convoquent l’imaginaire lié à l’enfance. La première histoire est celle de sa grand-mère Mado qui, à dix ans, doit fuir son pays pour échapper à la rafle du Vel’ d’Hiv. Elle trouvera refuge dans un village de campagne, aidée par des personnes qui ne sont pas posées la question de la loi, de l’autorité ni de la frontière et du droit de se déplacer et de s’installer quand celui à la vie est menacé. À deux ans, Mawda, enfant de l’exil, n’a pas connu le même sort. Muée par le même instinct de survie, sa famille se trouve dans la camionnette d’un passeur lorsque la police belge tire et abat la fillette. Comment deux situations similaires en de nombreux aspects ont pour conséquences des comportements diamétralement opposés ? Pourquoi un enfant qui fuit le nazisme rencontre la solidarité quand une réfugiée sans défense constitue une menace au point que sa vie en perde toute valeur ? Ce qui a changé ? Léa Drouet ne cherche pas à y répondre. Comme elle se refuse à nommer les espaces délimités par des frontières. À chaque fois qu’elle évoque la Belgique ou la France, elle emploie ces deux formules : « le pays dans lequel je ne suis pas née mais où je vis » et « le pays dans lequel je suis née mais où je ne vis plus ». Une façon de s’affranchir des contingences pour se concentrer sur l’essentiel : le devoir de solidarité contre le déni d’humanité.

Cette humanité dont plus de la moitié est composée de femmes vit l’émergence d’un renouveau féministe, dans ses pratiques et sa pensée. Un mouvement sociétal qui ne peut qu’irriguer la création contemporaine. Dans Jezebel, la jeune danseuse néerlandaise noire Cherish Menzo détourne l’érotisation de la femme racialisée dans les clips de rappeurs du courant video vixens. Usant des mêmes stéréotypes, tenue dénudée, poses suggestives et voix « autotunée », elle s’en réapproprie les codes dans une performance percutante où elle renvoie une image de la féminité qui assume la vision d’un corps émancipé de toutes les soumissions. La scène où elle endosse une combinaison gonflable qui désexualise son corps en le déformant conclue un travail d’une créativité euphorisante. En adaptant le texte de Naomi Wallace, La brèche, Tommy Milliot explore les ressorts du désir de domination sexuelle chez des adolescents et brouille la notion de consentement. Grâce à une scénographie permettant des allers-retours entre 1977 et 1991, le metteur en scène accompagne le cheminement moral des protagonistes qui prennent conscience, après le suicide de l’un d’eux, de la gravité de l’événement -un viol « négocié »- qui a bouleversé à jamais les rapports entre des amis inséparables devenus victime, complice et coupables.

LUDOVIC TOMAS
Octobre 2020

actoral a été lancé le 11 septembre et se poursuit jusqu’au 10 octobre, à Marseille
04 91 94 53 49 actoral.org

Photos : Farm Fatale © Martin Argyroglo + Violences © Cindy-Sechet