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Vu par Zibeline

Réédition du premier roman de Yan Lianke aux éditions Picquier

À rebours

Réédition du premier roman de Yan Lianke aux éditions Picquier - Zibeline

Ils meurent tous avant quarante ans. Une malédiction semble avoir frappé les habitants du petit village dit des Trois Patronymes, aux fins fonds de la province du Henan dans la zone montagneuse des Balou. Le premier roman de Yan Lianke, La Fuite du Temps (sorti en 2014 et réédité aujourd’hui en poche) brosse une fresque magistrale de la destinée de ce village, et esquisse l’histoire de la Chine communiste, Grand Bond en avant, Révolution culturelle, Quatre Modernisations, à travers cinq livres qui remontent progressivement le temps, sur une trame qui semble se répéter : l’amour qu’éprouvent depuis l’enfance la douce Sishi et Sima Lan, toujours contrarié, les efforts de chaque chef de village pour lutter contre la mort précoce, en diversifiant les cultures, en creusant un canal, la récolte terrifiante des fonds en vendant, les hommes leur peau au dispensaire des grands brûlés, les femmes leur corps. Tragique saga où tout est voué à l’échec, la destruction : nuées de sauterelles, famines, eaux polluées, terres impropres… et une ténacité collective poignante. Pas de misérabilisme pour autant dans cette saga aux couleurs naturalistes que vient éclairer parfois l’éclair d’images à l’intense poésie. La construction à rebours du roman ajoute à sa puissance, remonte le fil des inimitiés, des haines familiales, des rivalités, des jalousies, des passions : avidité de pouvoir destructrice, alliances, complots… Malgré les échecs répétés, l’espoir subsiste, au plus fort de la famine, des solutions sont tentées, jusqu’au renoncement à tout sentiment humain, l’essentiel étant la survie. En filigrane, des notes de fin de chapitre donnent des réponses objectives, notes historiques, économiques et politiques, terrifiantes, ainsi, le « mal de la gorge obstruée » qui tue les villageois est lié (entre autres) au taux de fluor excessif contenu dans l’eau et la terre, mais aucun déplacement de population ni aucun traitement n’a jamais été mis en œuvre ! De la mort de Sima Lan à sa naissance, le roman foisonnant de Yan Lianke brosse un portrait bouleversant de notre humanité, dans laquelle on vient quand même au monde avec « un petit rire léger et brillant comme une aiguille d’argent ».

MARYVONNE COLOMBANI
Mars 2018

La fuite du temps, Yan Lianke, traduit du chinois par Brigitte Guilbaud
éditions Picquier poche, 11 €