Chronique de Kinderzimmer de Valentine Goby paru chez Actes Sud

À Ravensbrück comme ailleursLu par Zibeline

• 14 novembre 2013 •
Chronique de Kinderzimmer de Valentine Goby paru chez Actes Sud - Zibeline

Parce qu’elle a été désarçonnée par la question d’une lycéenne, l’ancienne déportée Suzanne Langlois, pourtant rompue à l’exercice après des dizaines d’interventions en milieu scolaire, prend conscience que quelque chose a toujours échappé au récit qu’elle a coutume de faire de son «histoire folle», celle d’une toute jeune femme qui a mis au monde un enfant dans un  camp de concentration. Ce quelque chose, c’est elle en ce temps-là, elle avec son ignorance et sa lucidité, ses sensations, ses pensées. Alors, elle imagine Mila, son double de fiction, et refait avec elle le voyage. Au présent, en portant une attention particulière aux moindres perceptions, au miroitement d’un lac derrière les barbelés, au parfum d’une grappe de lilas mauve… Le huitième roman de Valentine Goby, Kinderzimmer, plonge le lecteur dans le récit, à fleur de peau et de sens, d’une année à Ravensbrück. Né de la rencontre de la romancière avec des rescapés et une puéricultrice de cette «chambre des enfants», il retrace le parcours de  Mila, de la mi-avril 1944, date de son arrivée dans un lieu dont elle ignore le nom et la situation géographique, jusqu’à la libération du camp un an plus tard. On a lu de nombreux récits sur le sujet. Mais outre l’angle original qu’a choisi Goby (le paradoxe monstrueux de nourrissons qui naissent et tentent de grandir dans un lieu de mort), Kinderzimmer offre un regard nouveau sur l’univers concentrationnaire. Là comme ailleurs «vivre c’est ne pas devancer la mort» ; vivre c’est tenir, et tenir debout. Ravensbrück n’est pas hors du monde : on peut y accomplir son «travail d’humain» au jour le jour, dans l’instant. La romancière a écrit que son ouvrage était «un roman de la lumière». C’est vrai. Malgré la langue tranchante, hérissée de termes allemands, malgré la syntaxe parfois aussi minimaliste que celle des ordres éructés, le phrasé de Valentine Goby, lancinant comme les mots qu’on se redit tout bas pour résister, riche de toutes les sensations même les plus ténues, même les plus désagréables, trace avec acharnement et sensibilité le chemin de Mila et de ses compagnes vers l’espoir puis la liberté. Un bel hommage à l’héroïsme anonyme et à la solidarité. Un bel hommage aussi à la littérature et aux romanciers qui écrivent «pour inventer ce qui a disparu à jamais : l’instant présent». Magnifique !

FRED ROBERT

Octobre 2013

Kinderzimmer
Valentine Goby
Actes Sud, 20 €

Valentine Goby sera le 14 novembre à la librairie L’Attrape Mots (212, rue Paradis, Marseille 6e, 04 91 57 08 34)