Vu par ZibelineRetour sur la 14e édition du festival Les rencontres à l’échelle, à Marseille

À l’échelle des possibles

Retour sur la 14e édition du festival Les rencontres à l’échelle, à Marseille - Zibeline

Laboratoire Poison

Adeline Rosenstein a fait de l’écriture documentaire théâtrale son mode de création. Dans Laboratoire Poison 1, dont le deuxième volet est en cours, l’auteure, metteuse en scène et comédienne allemande s’appuie sur l’ouvrage Survivre à tout prix ? du philosophe et sociologue belge Jean-Michel Chaumont (La Découverte) pour décrypter les mécanismes qui conduisent d’une situation de résistance à un basculement vers la trahison. Sous un régime oppresseur et répressif, des opposants entrés en résistance se retrouvent en état d’arrestation et soumis à la torture. Parler, se renier soi et mettre en danger les siens pour au final passer à l’ennemi ? Échapper à l’insoutenable en fuyant par l’exil ou le suicide ? À quel moment l’engagement peut-il s’incliner devant la volonté de vivre ? Depuis un bureau, Rosenstein observe, commente, interroge le comportement des protagonistes, fait rejouer plusieurs fois les scènes en émettant de nouvelles hypothèses. Et de démontrer comment il est possible de raconter deux histoires différentes avec le même enchaînement de gestes. Ou comment une mise en scène identique peut déboucher sur des interprétations opposées. Basée sur des documents historiques dont de nombreux témoignages d’archive, la pièce n’apporte aucun jugement de valeur sur les personnages, avec le parti pris de ne pas dévaloriser ni discréditer la sincérité de leurs convictions.

Sous un ciel bas

Jamal est cinéaste syrien. Jamal est le personnage central de Sous un ciel bas, la troisième pièce de Waël Ali. Mais Jamal en est le grand absent. En exil en France, il laisse ses proches, exilés eux aussi ou bien restés au pays, sans nouvelles. Deux d’entre eux, interprétés par Sharif Andoura et Nanda Mohammad, déroulent un récit-enquête mêlant l’histoire de la Syrie, leur vision de la personnalité de Jamal et des incursions dans leurs propres parcours. Et donc l’intime et le politique. Avec un questionnement permanent : pourquoi et pour qui continuer à créer, loin de son pays dont le présent nous échappe et dont les aspects qui nous ont construits s’enfouissent sous le poids et la violence du conflit. Une œuvre complexe.

Du sale !

« Je n’aurais jamais dû arriver jusque-là. » Lætitia Kerfa, de son nom de rappeuse Original Læti, a été choisie sur audition par la metteuse en scène Marion Siéfert pour sa Pièce d’actualité n°12 : Du sale !. Pour sa première expérience au théâtre, elle brûle les planches. Le sujet lui facilite la tâche puisqu’il s’agit de sa propre vie. Celle d’une fille de banlieue, placée de familles d’accueil en foyer, revendiquant son côté hors-norme et incontrôlable. Le langage est cru, l’écriture pauvre. Le propos maladroitement féministe (elle ridiculise les garçons en les égalant sur le plan du sexisme). Mais l’interprétation est explosive, parfois drôle. Tour à tour « racaille », Lady Macbeth, en robe de princesse ou derrière des lunettes noires, « Læti » prend aussi son micro pour rapper les accrocs de sa jeune existence. Son acolyte, elle, est silencieuse. La danseuse Janice Bieleu est pourtant la plus éloquente, la plus émouvante aussi. Spécialiste du popping et du lite feet, elle enchaîne les mouvements avec une grâce espiègle qui se répand jusque dans l’expression du visage. Insuffler au rap et à la danse une dimension dramaturgique, les inviter à occuper le cadre académique qu’est celui d’un théâtre, puiser dans la fougue voire la rage de la jeunesse des quartiers étaient autant d’atouts pour donner à voir une œuvre vraie, aussi puissante que rafraîchissante. Malheureusement Du sale ! s’égare dans les poncifs des cités. Si Marion Siéfert a eu le talent de dénicher deux artistes indéniablement douées, deux jeunes femmes assurément authentiques et libres, elle choisit, à travers le seul personnage qui prend la parole, de lui faire porter un discours caricatural au prétexte qu’il est celui de la réalité.

LUDOVIC TOMAS
Décembre 2019

Photo : Laboratoire Poison © Serge Gutwirth

Laboratoire Poison 1 a été joué les 26 & 27 novembre à La Criée, Sous un ciel bas et Pièce d’actualité n°12 : Du sale ! les 29 & 30 novembre, à la Friche la Belle de Mai, à Marseille

La Criée
30 Quai Rive Neuve
13007 Marseille
04 91 54 70 54
http://www.theatre-lacriee.com/

La Friche
41 rue Jobin
13003 Marseille
04 95 04 95 95
http://www.lafriche.org/