Vu par Zibeline

À la taille de la Cour

 - Zibeline

Cela faisait longtemps, très longtemps, que la Cour d’Honneur n’avait pas accueilli un spectacle à sa taille. Conformisme pseudo avant-gardiste, lourdeur d’un répertoire malmené, fascination pour le sens du rien ou pour l’outrance du débordement (moindre mal), maladresses et ratages plus ou moins manifestes et sympathiques… la Cour a vu se succéder des spectacles qui vidaient les gradins, opposaient professionnels et public, vieux et jeunes, ou laissaient au creux du bonheur un vague goût d’insatisfaction, d’inaccompli. Le Maître et Marguerite, avec ses 3h20 sans entracte, garde ses spectateurs ravis jusqu’au bout, fait sens et beauté, épate et satisfait, fait rire et pleurer.

Le pari pourtant, adapter pour la scène et en anglais un roman touffu, désordonné, baroque dans ses mélanges et russe dans son fantastique métaphorique, n’avait rien d’évident. Mais Simon Mc Burney, refusant les effets de mode, a fait un pari intelligent : celui de la lisibilité. Il donne à voir le chef-d’œuvre de Boulgakov, ses conversations, ses niveaux de narration qu’il déploie dans l’espace découpé grâce à des éclairages à la fois précis et expressifs : gris mesquin de l’URSS stalinienne, bleu envahi de l’envolée fantastique, crudité découpée des scènes entre Pilate et le Christ. À chaque instant le spectateur sait dans quel espace du roman il avance, d’un coup de projecteur, ou d’un discret déplacement de chaise. Alors le diable peut jouer sa partition, torturer les âmes mortes, couper les têtes sous les tramways… Dans cette société soviétique où l’écrivain ne peut que mourir, ou devenir fou, où l’amour ne peut se vivre, sauf au prix de la damnation, où Pilate, figure même de la lâcheté, devient presque un symbole héroïque, seule la compassion peut encore sauver la part d’humanité des êtres.

La fable est limpide, visible sous nos yeux, et Simon Mc Burney s’emploie de plus à la rendre belle. Avec des acteurs virtuoses qui ne cabotinent jamais et ont un sens du collectif que nos stars françaises ont perdu (mais comment avoir l’esprit de troupe quand de troupes il n’y a plus ?). Avec un emploi de la vidéo qui sait intervenir parcimonieusement pour sublimer la Cour, envoyer magnifiquement Marguerite dans l’espace, vouer les murs papaux à l’écroulement dans un fracas mémorable.

Une question pourtant, après cela, ou Written on skin au Festival d’Aix  : qu’avons-nous raté (les modes de production, les orientations esthétiques, les choix politiques ?) pour que les artistes français n’aient plus l’espace de construire des œuvres aussi lyriques et matures ?

AGNÈS FRESCHEL

Juillet 2012

 

Le Maître et Marguerite se joue dans la Cour d’Honneur jusqu’au 16 juillet