Bonheurs de lectures et rythme marathonien au Théâtre de Grasse

Le miel des motsLu par Zibeline

Bonheurs de lectures et rythme marathonien au Théâtre de Grasse - Zibeline

Le Théâtre de Grasse, à l’instar de l’Aristée de Virgile, cultive l’art des abeilles, du miel et des mots…Le marathon de lecture que permet, sur deux journées fastes, l’évènement littéraire et théâtral Ouvert la Nuit, convoque lecteurs amateurs et professionnels à célébrer les mots « miellés » des écrivains et dramaturges. (10 heures de lecture, 30 voix, 20 auteurs)

Le public nombreux et passionné renoue avec le bonheur des mots dits ou lus. En financeur principal, le Groupe SUEZ, et en maîtres d’œuvre, l’équipe du Théâtre de Grasse et la troupe du Dynamo Théâtre comme en 2014. Un thème dominant cette année, la Babel méditerranéenne. Les différentes parties du théâtre sont investies, scène accessible par les loges, hall qu’emplissent tour à tour chaises pliantes et tapis moelleux, grande salle enfin. Chaque lieu correspond à un dispositif particulier que les vagues, les paysages, les respirations de la Méditerranée viennent ourler de leur musicalité. Terres tragiques, mémoires éparpillées, thrènes, humour, grandeurs et petitesses humaines nourrissent les textes et les voix justes qui les portent.

Rythmant le parcours de ce marathon hors normes, les comédiens-lecteurs, formés tout au long de l’année lors d’ateliers dirigés par le Dynamo Théâtre, offrent des extraits de pièces sélectionnées par leurs comités de lecture aux discussions passionnées. Huit œuvres contemporaines qui ont trait, soit par l’origine des dramaturges (Algérie, France, Grèce, Israël, Italie, Roumanie, Yougoslavie), soit par leur teneur, aux problématiques méditerranéennes. Les voix se mêlent, se croisent, se répondent, convoquent les imaginaires de Slimane Benaïssa, Gianina Carbunariu, Hanokh Levin, Yannis Mavritsakis, JeanYves Picq, Lina Prosa, Sonia Ristic, et leur appréhension poétique et poignante du monde contemporain. Joëlle Cattino et Michel Bellier (Dynamo Théâtre), accompagnés par les créations musicales de Dominique Lafontaine nous bouleversent par leur interprétation de Lampedusa Way (Lina Prosa) et Le point aveugle (Yannis Mavritsakis), et font espérer une mise en scène « intégrale ». Là-dessus, ajoutez quelques récits de voyage de Maupassant par La Nuit Blanche ; lectures et gâteaux variés se dégustent avec un verre de vin italien. Le bonheur se partage !

La table recouverte de la nappe blanche des jours de fête où la famille se réunit, est propice aux confidences de Clyde Chabot qui raconte sa quête de racines dans l’île de Sicile dont sa famille est originaire, et dont il ne reste que le souvenir du fromage au poivre, ayant occulté jusqu’au terme de pecorino… Ce patient travail de reconstitution (Sicilia) suscite réminiscences, rapprochements, évocation de l’accueil des migrants, depuis celui, piètre, des Espagnols en 1936… Reproduction tragique de schémas voisins, au fil des remuements du monde. L’histoire s’invite encore avec le superbe Faut pas pleurer de Lydie Salvayre, qui raconte la guerre d’Espagne en 1936, dans une époustouflante mise en miroir des vécus de Bernanos et de la mère de l’auteur, une « mauvaise pauvre ». La lecture d’Anne Alvaro et Nicolas Pignon transporte la salle, par sa justesse, sa clarté, son intelligence.

Dans la lignée des hommes-livres du film de Truffaut dans Fahrenheit 451 (Ray Bradbury) et dont les images ouvrent le spectacle, le comédien Polydoros Vogiatzis dit de larges pans du livre très autobiographique de Abdellah Taïa, Le rouge du tarbouche, dans la mise en scène en épure de Frédéric Maragnani. Poésie graphique et émotion…

Le livre, infrangible lieu de la réflexion et de la liberté humaine décline ici ses richesses. Hommage à l’humain, malgré… On se laisse alors porter par les mots du poète Constantin Cavafy, et ceux de Marguerite Yourcenar (P. Vogiatzis et Nicole Garcia) qui s’entrelacent à la guitare de Varvara Gyra. « Que le chemin soit long » pour atteindre Ithaque et peu importe si l’île est pauvre, elle nous a donné l’essentiel, le voyage… auquel le théâtre s’accorde, « aventure humaine et civique » dit Jean Florès, directeur du théâtre, et les choix littéraires d’Ouvert la Nuit en sont une indéniable démonstration.

MARYVONNE COLOMBANI
Décembre 2016

Ouvert la Nuit a eu lieu les 25 et 26 novembre au Théâtre de Grasse.

Photographie : lectures-chorale par les comédiens amateurs formés par la Cie Dynamo Théâtre © X-DR

Théâtre de Grasse
2 avenue  Maximin Isnard
06130 Grasse
04 93 40 53 00
http://www.theatredegrasse.com/