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Vu par Zibeline

68, mon père et les clous, premier long-métrage de Samuel Bigiaoui

68, mon père et les clous

• 1 mai 2019 •
68, mon père et les clous, premier long-métrage de Samuel Bigiaoui  - Zibeline

Samuel Bigiaoui filme amoureusement son père, Jean, ancien maoïste devenu patron d’une quincaillerie peu conventionnelle.

Des visages et des accents de tous horizons se croisent au Brico-Monge, situé sur la place éponyme. Surtout des habitués, qui échangent, avec le patron ou entre eux, des propos plus ou moins politiques – une conversation entre une immigrée roumaine rétive aux « communistes » et un situationniste repenti vaut notamment son pesant de cacahuètes. Jean répond aux demandes, même les plus fantaisistes, ose quelques bons mots. Il écoute, aussi, beaucoup. Sa collègue Zohra lui suggèrera d’installer un canapé dans un coin du magasin, pour « faire psychanalyse ». L’équipe réunie autour de Jean, soixante-huitard flegmatique, s’est construite autour d’idéaux qu’il n’a jamais reniés : aucune autorité, aucun jugement n’est de mise entre le patron et les salariés qui ne sont jamais traités en employés. Mais Brico-Monge survit péniblement, comme la plupart des petits commerces de proximité : si bien que Jean décide de fermer boutique. Samuel Bigiaoui a choisi, avec ce premier long-métrage, de filmer les derniers jours de ce petit monde en huis clos, sans jamais quitter les murs qui l’enveloppent : si la lumière du jour nimbe l’entrée et la caisse, où se déroule la plupart de l’action, c’est dans la réserve du sous-sol que Jean se livre. Sur son passé militant, sur la Gauche Prolétarienne, sur les raisons qui l’ont amené, trente ans auparavant, à ouvrir ce magasin qui ne ressemble à nul autre et à se satisfaire, en parallèle de ses études et de ses lectures, d’un travail manuel. Si la tendresse et la nostalgie sont parfois de mise, le réalisateur prend soin de ne pas transformer ce lieu unique en cimetière, ou d’y enterrer les trajectoires individuelles qui s’y sont croisées. Sans amertume mais non sans mélancolie, Brico-Monge ferme ses portes, et on jurerait qu’un peu de Mai 68 disparaît avec lui.

SUZANNE CANESSA
Mai 2019

68, mon père et les clous de Samuel Bigiaoui est sorti le 1er mai (1h24)

Photo : 68 mon père © Petit à Petit Production