Vu par Zibeline

Libérer l’espace

 - Zibeline

Représenter La Bohème de Puccini sur l’immense plateau du théâtre antique d’Orange, devant un mur de spectateurs situés loin de l’action, est un vrai défi à la mise en scène. De fait, les premier et dernier actes confinés dans une mansarde parisienne, le 3e à la Barrière d’Enfer, n’offrent pas de possibilité de représentation pharaonique. Seul le 2e acte au café Momus libère un espace… dans lequel s’est engouffré Nadine Duffaut. Son Quartier Latin jubile : dans les rues et sur la place, des boutiques environnantes à la terrasse du café, les Chœurs des Opéras d’Angers-Nantes, Avignon, Toulon, les enfants de la Maîtrise des Bouches-du-Rhône s’activent autour des solistes qu’on tente occasionnellement de repérer dans la masse, à l’oreille.

L’écriture scénographique fonctionne donc en accordéon, s’ouvre en expansion au coup de foudre amoureux, explose au cortège précédant l’entracte, avant de se refermer sur la disparition de la petite brodeuse de fleurs. L’idée principale du décor (Emmanuelle Favre) réside dans un traçage au sol des cloisons des bâtiments, appartements, des rues du quartier, à l’image d’un jeu de Cluedo. Elle offre des ouvertures visuelles, élargissements de l’espace théâtral, par effet de tuilage entre les scènes, vers des lieux que d’ordinaire on imagine en coulisse : la chambrette de Mimi, la taverne devant laquelle les duos se disputent ou se rabibochent… Seules des portes demeurent, verticales, illustrant la symbolique du «passage», et un immeuble de trois étages, collé au mur antique, figurant l’origine bourgeoise des quatre étudiants colocataires. Ils y retourneront, sans nul doute, après leur insouciante parenthèse, inconfortable «Vie de bohème». Au final, le poète Rodolfo, seul, abandonné, «passe» à la vie d’adulte avec un poids sur la conscience : le sacrifice (réel ou rêvé ?) de la fragile Mimi dont il crie le surnom. Sa misère à elle n’avait rien d’un jeu !

Sur le plan vocal, la distribution emmenée par le ténor italien Vittorio Grigolo est somptueuse. Sa générosité vocale fait, hélas, un peu d’ombre au soprano d’Inva Mula qui n’exprime pas toutes les qualités qu’on vante d’ordinaire. Le Marseillais Ludovic Tézier incarne un superbe Marcello, tant sur le plan des couleurs, nuances d’un timbre chaleureux (fruit d’une technique mûre) que théâtral : dans le rôle du peintre, son jeu d’une grande finesse a passé l’immense rampe du plateau, jusque très haut dans les gradins. On loue également l’émission noble de la basse italienne Marco Spotti (Colline). Cependant, la star est dans la fosse : à la tête de l’Orchestre Philharmonique de Radio-France, Myung Whun Chung dirige par cœur, mêlant le cœur et la raison à un geste époustouflant de précision. Quel plaisir on doit éprouver à être guidé par un tel maestro !

JACQUES FRESCHEL

Juillet 2012