Retour sur les Premières Rencontres des Cinémas Arabes à Marseille

يعيش هو في مقاومة*Vu par Zibeline

Retour sur les Premières Rencontres des Cinémas Arabes à Marseille - Zibeline

Le spectateur avait l’embarras du choix pour ces Premières Rencontres des Cinémas Arabes à Marseille ! Et ses seuls regrets vont aux films qu’il n’a pas pu voir… même si beaucoup étaient projetés deux fois. Une programmation dense et riche dont a profité un public très diversifié.
En ouverture, le film de Faouzi Bensaïdi s’attache au destin de trois copains, à Tétouan,  entrainés dans une spirale tragique, entre délinquance, corruption policière, prostitution, trahison et fanatisme religieux. Mort à vendre, construit comme un film policier, est aussi le portrait d’une jeunesse sans avenir et sans présent, dont tous les espoirs se heurtent à des murs. Film sombre aussi nous ramenant vers les années tragiques de l’Algérie, Yema de Djamila Sahraoui nous raconte une tragédie universelle, celle d’une mère qui a deux fils ennemis. Ouardia, interprétée par la réalisatrice elle-même, a perdu l’un de ses fils, officier. Le deuxième se bat dans les maquis, dans la montagne. On retrouve dans ce film les thèmes chers à la réalisatrice, la violence de l’Algérie, de son histoire, la violence contre les femmes, l’état de désespoir total et la question de savoir comment vivre quand même.
Comment vivre à 22 ans, quand on est forcée d’épouser un homme beaucoup plus âgé, et soumis à sa mère ? Ons, la jeune femme, refuse de se rendre à la noce, s’enferme dans sa chambre, provoquant la colère de son père qui commence à la tondre. Elle s’enfuit dans sa robe de mariée qu’elle a raccourcie après s’être rasé complètement le crâne. De son côté, Halim, qui a pour seules distractions le «dialogue» avec son père mort et les chansons d’Abdelhalim Hafedh, vit ce mariage raté comme une humiliation ; il s’isole puis s’enfuit rejoindre une bande de copains, marginaux, vivant dans un no man’s land près du port de Bizerte. Film déjanté sur l’absence réelle et métaphorique des pères, Où est papa ? de Jilani Saadi est d’une grande originalité, avec des séquences drôles et une mise en scène superbement maitrisée. La fin du film, où Halim se débarrasse de la «pisseuse» en la jetant dans le puits parce qu’elle n’aime pas son chanteur préféré, est troublante : sûrement au second degré ? On peut ne pas apprécier l’ambiguïté.
Comment vivre et résister aux contraintes sociales quand on est une jeune femme, voilée ou non, dans une Tunisie en pleine révolution ? C’est l’idée de révolution intérieure qui nourrit le dernier film de Nouri Bouzid, Millefeuille. Car Aïcha et Zaineb, deux personnages qui se cherchent, aspirent seulement à pouvoir vivre et sont obligés de se battre pour cela. Tout comme la petite et courageuse Wadjda dans le film de Haifaa al-Mansour (voir Zib’61), la jeune Sabrina dans Rengaine de Rachid Djaîdani (voir Zib’58) ou les femmes yéménites du documentaire de Khadija Al Salami, Le Cri. Ou encore comme la petite Sarah du superbe film d’Uda Benyamina, Sur la Route du Paradis, Coup de cœur de deux jurys : les lycéens et les Associations.
Les tables rondes du matin ont permis aux réalisateurs des différents cinémas arabes -le cinéma de chaque pays circule très peu dans les autres- de s’étonner des points communs de leur thématiques, et de dégager l’idée d’une vraie unité, dans la résistance, la place des femmes, la pauvreté, la révolte et la tragédie. La religion aussi. «Quel cinéma faire aujourd’hui ?» a permis de poser aussi des questions formelles importantes : Que veut dire filmer dans les pays arabes ? Quels outils utiliser ? Quel statut pour les images faites par les téléphones portables ? À l’heure d’internet le cinéma reste-t-il l’art du recul et de la distance ?
Ces échanges donnent tout leur sens à ces Premières Rencontres des Cinémas Arabes : Marseille, malgré les réticences de la Ville, est la seule cité où ces cinémas peuvent aujourd’hui se rencontrer, et résister aux forces tragiques qui contrecarrent aujourd’hui les élans des révolutions.

ANNIE GAVA

Juin 2013

* Vivre, c’est résister

Les Rencontres des Cinémas Arabes ont eu lieu du 28 mai au 2 juin

Aflam, Diffusion des Cinémas Arabes, Marseille
04 91 47 73 94
www.aflam.fr

 Photo : Où est papa ? de Jilani Saadi