Des citoyens de moins en moins libres de penser

Crise politique, crise de la représentation

Des citoyens de moins en moins libres de penser - Zibeline

Les citoyens ne se sentent plus représentés ? Partons des origines, forcément grecques.

En exergue : « Les politiques attribuent aux hommes un penchant naturel à la servitude par la patience avec laquelle ceux qu’ils ont sous les yeux supportent la leur, sans songer qu’on ne sent le prix de la liberté qu’autant qu’on en jouit soi-même, et dont le goût se perd aussitôt qu’on l’a perdue. » Rousseau, Discours sur l’origine de l’inégalité

On pourrait en rester à Rousseau après les élections… Mais il nous a semblé bon de parcourir la notion de représentation politique pour tenter d’en comprendre sa crise.

À l’origine est le verbe, on le sait. Dans la cité athénienne le verbe des sophistes vient contrecarrer l’autorité du mythe, du sage, de l’ancien, de la tradition comme légitimation du pouvoir politique. Notre démocratie vient de là : celui qui parle le mieux convainc les autres de la conduite des affaires de la cité, voire que 2+2=5, ou qu’il est médecin puisqu’arrivant à convaincre le patient de prendre sa médecine. La figure de Socrate surgit du combat contre le sophiste : la politique et encore moins la vérité ne sauraient être l’affaire du seul maniement de la parole, de la seule rhétorique. La politique n’est pas un art, elle est un savoir, affaire des philosophes, seuls capables de comprendre l’intelligibilité des choses, c’est-à-dire l’Idée : il y a une cité idéale, purement conceptuelle qu’il faut tenter de reproduire. Tout comme il y un lit idéal auquel se réfère le menuisier. La représentation politique est donc pure mimésis, imitation par l’esprit de ce qu’est la Cité idéale. Le philosophe est roi. Représenter c’est imiter.

Mais Aristote fait entrer la mimésis et donc la politique dans l’ordre de l’incertitude. Elles ne sont que de l’ordre de l’action, et non de la spéculation. Et l’homme, animal politique par nature, prend plaisir aux représentations : sa tendance innée à la mimésis n’est donc pas ressemblance. La tragédie n’est pas la vraie action mais une mise en intrigue, exagérée, mais efficace. Ainsi, comme pour le théâtre, les hommes inventent  et imaginent des institutions et des mœurs, diverses et disparates. Il n’y a pas ressemblance avec le modèle idéal, mais distance ; décalage entre le représentant et le représenté2.

Hobbes ou la cité artificielle

L’esthétique, le politique et le scientifique se mêlent dans l’histoire des idées ; et la philosophie politique antique, d’Aristote et Platon, a pour cadre un monde fini et ordonné ; avec la Révolution Copernicienne, l’homme ne peut plus chercher un bien suprême inscrit dans un cosmos qui n’existe plus. Dans ce cosmos, pour Aristote, la cité idéale est une donnée fondamentale, quasi naturelle. Avec Hobbes et sans elle naîtra la philosophie politique moderne.

Au fondement est donc le désordre, la guerre de tous contre tous. Pour Hobbes, dans cet état pré-social hypothétique, nommé l’état de nature, chacun veut ce qu’a l’autre, il n’y a pas de règle, c’est le conflit permanent. L’homme n’est plus un animal politique par nature, mais par nécessité. La représentation politique moderne va naître d’un transfert des libertés de chacun à un dépositaire, un souverain qui garantit notre sécurité. C’est un contrat social. L’État sera ce souverain, cette personne fictive représentant le peuple. La légitimité n’est donc plus le droit divin mais le droit à la sécurité. L’État représente, il n’incarne plus comme le corps du Roi. Par ce transfert liberté contre sécurité l’État est autorisé, il a autorité sans supercherie divine. Il est artificiel. Voilà l’artifice politique du contrat social. C’est aujourd’hui !

Rousseau et la liberté

Quoique ! Avec Rousseau on est toujours en retard : « À l’instant qu’un peuple se donne des représentants il n’est plus libre ; il n’est plus » Contrat Social, III, 15. Jean Jacques salue l’artifice politique du Léviathan de Hobbes, mais pourquoi poser en fondement la guerre de tous contre tous ? Comme le cosmos, ou Dieu, c’est un présupposé non valide. Vouloir ce qu’a l’autre c’est exporter dans l’état de nature les vices de l’état social. C’est supposer que des hommes sans langage se volent des portables ! Pour Rousseau, à l’état de nature l’homme a tout ce dont il a besoin, il n’a aucune raison d’avoir un rapport à l’autre. Ce n’est pas un être social.

Donc, hors de question que la représentation politique soit une affaire de police, de perte de liberté. L’homme naturel était libre. S’il est devenu social c’est que c’était un gain par rapport à l’état de nature. Un gain de liberté ; tel est l’enjeu de la communauté politique. Ainsi la liberté ne se délègue pas ; le pouvoir oui. La représentation, ou le gouvernement, doit exécuter le vouloir de la souveraineté du peuple constitué en corps. Toute autre représentation est un vol.

Comment la mettre en place ? En 1787 à Philadelphie, lors des débats relatifs à l’élaboration de la constitution américaine, les anti-fédéralistes plaidèrent pour la plus grande proximité sociologique entre le peuple et ses représentants… Mais ils ont perdu !

« Plutôt que de demander à des sujets idéaux ce qu’ils ont pu céder d’eux-mêmes pour se laisser assujettir, il faut chercher comment les relations d’assujettissements peuvent fabriquer des sujets » Michel Foucault, « Il faut défendre la société », Dits et Écrits, III

Citoyens assujettis

Les citoyens ne se sentent plus représentés. Qu’est-ce à dire ? Que la confusion s’empare gravement des consciences : des ouvriers votent pour celui qui va baisser leurs salaires, des immigrés pour une raciste, des classes moyennes et instruites pour la finance. Qu’en est-il de notre « âme et conscience » alors ? Paraphrasant Spinoza, nous pourrions dire que nous sommes de moins en moins libres de penser, puisque déterminés et traversés par une multitude toujours plus agissante d’affects, de discours et d’images qui nous font penser ce dont nous croyons être les auteurs.

RÉGIS VLACHOS
Mai 2017

1Nous abordons ici l’angle purement formel et «philosophique » de cette question au XVIIIe s ; nous l’envisagerons le mois prochain sous l’angle de la question sociale…

2Cet ancrage de la représentation politique dans la mimésis d’Aristote est l’idée du livre de Myriam Revault d’Allones Le miroir et la scène, Seuil, 2017

Photo : Frontispice du Leviathan de Hobbes (1651, gravure d’Abraham Bosse)