La libérale Cour des comptes a du mal à admettre que la Culture coûte : l'exemple du MuCEM

Comment la Cour compte

La libérale Cour des comptes a du mal à admettre que la Culture coûte : l'exemple du MuCEM - Zibeline

Un rapport de la Cour des comptes «épingle le MuCEM», et la presse s’en fait largement l’écho

Etonnant ? Non, attendu, tant il est courant pour la Cour et la presse de s’attacher à dénoncer les dépenses culturelles, toujours trop importantes à leurs yeux. Libérale, la Cour des comptes a du mal à admettre que la Culture coûte. Quant à la presse, elle bénéficie de largesses inconsidérées et très mal ciblées du ministère de la Culture, et ne prend pas vraiment le temps de crier au scandale à ce sujet. Ainsi le Figaro notait cet été que «Entre 2002 et 2013, le coût du musée a dérapé de 89%, passant de 88 millions à 160 millions d’euros», et le Monde relève aujourd’hui un «surcoût de 82%» des travaux. Or les deux quotidiens empochent 16 à 18 millions annuels chacun du ministère de la Culture : le MuCEM, musée national, n’a coûté à ce même ministère, pour la construction de ses trois sites, «que» 110 millions, c’est-à-dire nettement moins que chacun des deux journaux pour la même période. Et il s’agit de l’investissement initial, et non de son fonctionnement annuel…

Car le MuCEM est un musée national qui a dû, pour sortir de terre, faire financer une bonne part de son investissement par les collectivités locales et territoriales : plus de 58 millions d’euros ont été consacrés par la Ville de Marseille, le conseil général 13 et le conseil régional PACA à l’édification des bâtiments. On sait que le surcoût de construction du MuCEM, et la Cour des comptes en convient, est dû aux atermoiements dommageables, de plus de 5 ans, qui ont précédé le début des travaux du musée. Pourquoi reprocher aujourd’hui encore au MuCEM d’avoir souffert des reculades successives de l’État ?

Un musée en province

Le projet du MuCEM est unique : le transfert des collections parisiennes, provenant principalement du Musée National des Arts et traditions populaires, et leur inadéquation au projet européen et méditerranéen du MuCEM, est structurel, et explique le budget d’acquisition important d’un musée qui doit, par nature, inventer son fonds. Là encore, pourquoi en faire le reproche ? Il fallait soit garder le MNATP à Paris en l’état, soit déménager les collections, construire les bâtiments, renouveler les collections. Et donc investir des sommes importantes, pour la première fois hors de la capitale.

Le MuCEM est donc ce qu’il est : un bâtiment beau et coûteux. Un autre reproche est celui du coût mal estimé de l’entretien d’un bâtiment ouvert exposé aux agressions maritimes, et victime d’une affluence qui dépasse les prévisions. Aurait-on préféré un bâtiment sans matériau innovant, laid et obscur, et moins fréquenté ?

Certes, des dysfonctionnements existent : les salles du Fort Saint Jean sont inaptes à recevoir les expositions initialement prévues, par exemple. Mais pourquoi regretter que seul un tiers des visiteurs des jardins, du J4 ou du Fort Saint Jean entrent dans les expositions payantes, alors que ces entrées sont deux fois plus nombreuses que les prévisions les plus optimistes ?

Un musée public

Car un autre des dysfonctionnements relevé par la Cour des comptes est la faiblesse des recettes propres. Entendez la billetterie, et le mécénat. Or le MuCEM affiche, grâce à son succès en termes d’entrées payantes, un taux de recettes propres honorable, de l’ordre de 23%. C’est certes bien moins que le Louvre ou Versailles, mais de quoi parle-t-on ? Paris est la première ville touristique du monde… Envisage-t-on sérieusement qu’il y ait autant de visiteurs payants au MuCEM que dans des musées qui possèdent des fonds d’art parmi les plus importants du monde, des bâtiments historiques, des espaces susceptibles d’accueillir plusieurs dizaines de milliers de visiteurs par jour ? La gratuité des manifestations et les tarifs bas pratiqués au MuCEM sont en adéquation avec la réalité économique de Marseille…

Il en est de même pour le mécénat : on ne peut attendre qu’à Marseille les entreprises locales investissent autant que les parisiennes. Quant aux entreprises nationales, elles aussi préfèrent la capitale. L’exigence d’un taux minimum de recettes propres de 20% aboutit à des arrangements préjudiciables pour les visiteurs. Ainsi le parking Vinci situé sur le J4 pratique des tarifs prohibitifs, et le restaurant Passédat qui bénéficie de la beauté incomparable de la terrasse construite avec des fonds publics a une carte nettement trop chère. Boire un café et manger un sandwich, ou se garer, coûte plus que le prix d’entrée…

Le fait de devoir réduire les dépenses de fonctionnement pour faire entrer la masse salariale dans les critères amène aussi à sous-traiter l’accueil du public, l’entretien des bâtiments et la sécurité. Si le MuCEM, victime d’un succès inattendu, a besoin de plus de personnel, ne vaudrait-il pas mieux le recruter que de faire exploser les budgets consacrés à ces postes ? Plus généralement, la Cour des comptes ne pourrait-elle considérer qu’un bâtiment culturel n’a pas pour vocation de rapporter de l’argent ? Qu’il est crucial aujourd’hui de réfléchir aux enjeux méditerranéens, et qu’il est normal que ce soit à Marseille que ça se passe ? Que le fait que Paris et l’Île de France consomment près de 75% du budget du ministère de la Culture doit être aujourd’hui corrigé, et qu’effectivement cette décentralisation culturelle nécessaire a un coût ?

AGNÈS FRESCHEL
Février 2015

Photo : Le MuCEM -c- Agnès Mellon


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