Chers programmateurs de nos grandes scènes…

 - Zibeline

Vous venez de dévoiler au public vos programmes, et ils confirment tous les inquiétudes des artistes…

Les compagnies de la région ont disparu des programmations de l’Année Capitale. Comme des grands festivals, et des saisons qui s’affichent plus loin dans la région. Au mieux, comme au Gymnase/Jeu de Paume, on trouve quelques vraies coproductions de compagnies régionales, cantonnées la plupart du temps à du jeune public. La Criée, Centre dramatique national ne coproduit même pas les 5 représentations, dans la petite salle, de l’Entreprise, seule cie régionale indépendante accueillie pour l’heure. Certes on nous promet quelques surprises au cours de la saison, mais iront-elles dans le sens d’un soutien aux compagnies régionales ?

Plus inquiétant encore, toutes les scènes nationales et les grandes scènes conventionnées emboitent le pas, programmant sans risque, pour l’immense majorité de leurs propositions, des spectacles téléportés qu’elles n’ont ni à soutenir ni à coproduire. Et celles qui continuent à coproduire des créations,  ou les grands festivals comme Marseille, Aix ou Avignon, s’abstiennent de programmer les compagnies de la région qui les fait vivre. Prétextant, la plupart du temps, que celles-ci n’ont pas le talent et l’envergure de leurs manifestations d’excellence… Il faut dire que sans argent, exsangues, sans coproduction, s’épuisant à chercher des financements et remplir des dossiers plutôt qu’à inventer des formes, s’échinant pour monter des projets que plus personne ne défend ou ne programme dans la région, les artistes d’ici s’épuisent. Leurs œuvres y perdent parfois en grâce ou en perfection. Comment rivaliseraient-ils avec les grosses productions alors qu’ils ne peuvent se payer ni décors, ni grands interprètes, ni communication, ni même rémunérer les heures de travail nécessaires aux répétitions ?

Respect des lois

L’État a édicté des cahiers des charges, mais les scènes nationales, centres nationaux dramatiques, chorégraphiques, musicaux ou d’art de la rue y dérogent régulièrement en matière de coproduction et de soutien aux compagnies régionales (voir encadré).

On comprend pourquoi, et il ne s’agit pas de mettre ces établissements en accusation. La plupart du temps ils sont piégés par des volontés publiques divergentes et inconciliables, qu’ils appellent volontiers le «millefeuille» : les collectivités locales réclament souvent du divertissement et du remplissage, les régions pensent avant tout politique territoriale, et l’État a campé ces dernières années sur des verrous d’excellence assez snobs, et nécessitant un argent qu’il ne donne plus. Prendre le risque de coproduire une création régionale d’envergure n’est plus, dans les faits, à la portée de leurs bourses, ni des attentes des collectivités locales qui les subventionnent aujourd’hui majoritairement…

Mais à ce jeu-là les artistes d’ici sont voués à la disparition. Les diminutions de leurs moyens de production sont effectivement conjointes et massives : mandats de révision successifs de l’État, gel puis dégel partiel des crédits, baisse ciblée des collectivités locales et des villes envers les compagnies, baisse et recentrage du mécénat culturel sur les grands équipements… et aujourd’hui abandon généralisé de la mission de coproduction des établissements nationaux. Les artistes se regroupent donc dans un Off, un Off du off, aujourd’hui un Out comme autrefois une Friche. Pourquoi pas un terrain vague, un bidonville, une arrière-cour ? Sont-ils voués à occuper les poubelles de la république culturelle ?

Pourquoi il faut créer ici

Il ne s’agit pas seulement de défendre une profession ou un territoire, mais de comprendre ce que la disparition des artistes locaux implique en matière d’aseptisation culturelle. Faut-il admettre que notre territoire est incapable de produire des œuvres de qualité ? Qu’il faut parachuter ici des gens venus d’ailleurs ? À quel titre ? Les arts de la représentation, les créations artistiques et intellectuelles ne seraient-elles pas à la portée des méridionaux ? Faut-il, pour produire une œuvre, ne pas avoir grandi et étudié ici, ne pas y vivre ?

On pourrait répondre, cyniquement, que si la région ne produit pas d’artistes mais en programme la population n’y perd rien… Ce serait oublier ce que cela signifie en terme d’image de soi. Les arts de la représentation, de la parole, du spectacle, nous donnent à voir ce que nous sommes. Les seules représentations de nous-mêmes seraient donc l’OM, Plus belle la vie et les Marseillais ridicules des émissions culinaires ? Ne valons nous pas mieux que cela ? Quelle image donnons-nous à voir au monde, à nos enfants ? Comment voulons-nous qu’ils se construisent ?

Éloge de la périphérie

C’est tout l’enjeu des arts de la représentation depuis que le théâtre s’est affranchi des dieux : montrer en un miroir la vie réelle des hommes, la mettre en scène pour la transcender, la subvertir, l’enrichir de rêves profonds. Les tours de chant des stars, le divertissement, les rituels snobs autour de spectacles paillettes ont d’autres fonctions, nettement plus proches de visées aliénantes.

Détruire le tissu artistique et culturel en l’étouffant un peu chaque jour revient à habituer le public à une absence de «représentation» possible de lui-même. Aux sens philosophique et politique du mot. S’il ne peut se voir sur les scènes, c’est à la télé qu’il se cherchera. Il risque d’y trouver une image si amoindrie de lui-même qu’il plongera dans la vénération imbécile des idoles.

Alors vous ne pourrez plus, chers directeurs de scènes, remplir vos salles qu’en programmant des reflets dégradés de nos écrans cathodiques. Ce cauchemar est déjà à l’œuvre bien souvent. Il ne pourra être endigué que par votre décision, et une politique volontariste de l’État : une décentralisation qui n’imposera plus en «Province» une culture hors-sol, mais regardera et préservera enfin ce qu’on y sème.

AGNÈS FRESCHEL

Juin 2012


Extraits des cahiers des charges du ministère (2010)

 

Centres Dramatiques Nationaux

Un CDN accompagne et soutient des artistes et des équipes indépendantes, notamment des équipes implantées sur son territoire, en leur permettant entre autres de bénéficier de conditions de travail optimales […] et par des apports financiers en coproduction et préachats.

Principaux acteurs de la création dramatique […] ils doivent réaliser un minimum de deux coproductions majoritaires par an. Une coproduction majoritaire signifie que le CDN apporte une part significative représentant la majorité du budget de la production par rapport aux autres partenaires et sans que cet apport soit inférieur à 1/3. Dans un souci d’ouverture, le (la) directeur(trice) est fortement incité(e) à privilégier les coproductions aux productions propres.

 

Scènes Nationales

Leur responsabilité artistique s’exerce à l’égard des artistes eux-mêmes, en facilitant leur travail de recherche et de création. […] Cet engagement […] se traduit par des préachats, par la participation à des productions ou encore par des commandes.

 

Centres Chorégraphiques Nationaux

Les CCN promeuvent la diffusion d’autres œuvres chorégraphiques que celles qu’ils produisent.

 

Opéras en région

Ils doivent contribuer à l’élargissement et au développement du répertoire lyrique, notamment par une politique de commandes […] et de programmation de théâtre musical ; […] établir une politique d’artistes associés (compositeurs, chefs, compagnies lyriques, compagnies chorégraphiques, ensembles musicaux spécialisés…).

 

Orchestres en région

Ils doivent contribuer à l’élargissement et au développement du répertoire orchestral, notamment par une politique de commandes musicales ; établir une politique d’artistes résidents ou associés : compositeurs, chefs, interprètes, ensembles.

 

Centre de création musicale

Les CNCM doivent développer des partenariats de coproduction et de coréalisation et favoriser les partenariats avec les équipes indépendantes (ensembles, compagnies…)

 

Centre national des Arts de la rue

Ils soutiennent la création par des coproductions, des productions déléguées, des engagements d’achats, des résidences de compagnies ou d’artistes […]. Les apports financiers versés aux compagnies coproduites doivent être d’un montant numéraire significatif au regard du budget global de la création ou de l’action réalisée.