La raison, partout, est leur premier ennemi : il ne tient qu'à nous de la défendre

Ce qu’être Charlie veut dire

La raison, partout, est leur premier ennemi : il ne tient qu'à nous de la défendre - Zibeline

L’assassinat de la rédaction de Charlie Hebdo, des policiers, puis des otages du supermarché casher, ont suscité un élan de solidarité unanime, auquel la rédaction de Zibeline a participé avec émotion. Mais cette unanimité soulève aussi des questions. Sommes-nous Charlie ? Quel est le sens de cette affirmation, quinze jours après le drame ?

Nous sommes Charlie. Nous, journalistes, défendrons toujours non seulement la liberté de la presse, mais le droit à l’insolence, au tapage, à déranger l’ordre, à dire ce que nous considérons comme une vérité. Ce qui, dans l’exercice de notre métier, est non seulement un droit, mais le premier de nos devoirs.

Nous sommes Charlie. Nous refusons de soumettre notre raison à un dogme, de nous interdire certains aliments, de porter une perruque ou un voile, de croire que notre âme va rejoindre un au-delà après la mort de notre corps, de penser qu’un Dieu barbu ou pas nous regarde et nous a créés, qu’une femme a enfanté un fils en n’étant pénétrée que de Grâce, qu’une autre avant elle a été façonnée à partir de la chair masculine, comme son produit. Nous voulons pouvoir clamer que cela est aujourd’hui, en l’état des connaissances humaines, une insulte absurde à notre intelligence, et de plus une aberration susceptible aussi de contredire la loi républicaine que nous avons édifiée. Celle qui proclame et garantit l’égalité entre hommes et femmes, le droit de choisir sa sexualité, de changer de partenaire, d’être libre de nos actes lorsqu’ils ne regardent que nous.

Nous sommes Charlie, nous sommes ces français juifs, nous sommes ces policiers français, noir et arabe qui sont morts sous les balles de fanatiques dont nous ne pouvons imaginer la psyché noire et profonde. Notre empathie avec ces hommes et ces femmes est profonde, comme notre douleur, comme la sidération qui s’est emparée de la France, et l’a fait descendre dans la rue.

Pourtant, et ce n’est pas seulement parce que nous aimons la dialectique, nous savons aussi que nous ne sommes pas Charlie. Parce que nous sommes loin d’avoir le courage de ces hommes qui se savaient menacés, isolés, poursuivis par les Islamistes fondamentalistes mais aussi réprouvés par nombre de musulmans, regardés comme racistes par un certain nombre de confrères, abandonnés par les lecteurs et en proie à de grandes difficultés économiques.

Nous ne sommes pas Charlie. Nous ne sommes pas certains qu’il faille se moquer de tout. Les caricatures de Charlie sur le Pape polonais réac qui interdisait l’avortement et réprouvait la contraception nous faisaient rire. Mais les caricatures de Mahomet nous ont souvent mis mal à l’aise. Parce qu’elles offensaient non pas la religion dominante, mais une partie de la population française déjà stigmatisée par le racisme ambiant, la montée de l’extrême droite, et vivant dans des conditions économiquement difficiles. Les bouffons, les fous du roi, se moquaient des puissants, pas de leurs valets. Et quand Molière ou Charlot nous faisaient rire de leur vagabond ou de leur Sganarelle, ils les jouaient eux mêmes, avec toute leur tendresse.

Pourquoi ne sommes-nous pas Charlie ? Parce que nous avons connu Hara Kiri, ses dessins sexistes, et que nous avons ressenti ce que la provocation d’hommes blancs intégrés, ceux-là mêmes qui dominent politiquement et économiquement la société française, peut être une douleur. Que «se» voir prise en levrette par un pervers pépère hilare peut être ressenti comme humiliant. Sans doute avons-nous tort de nous y voir, comme les Musulmans ont tort d’imaginer qu’ils sont dans la mire des caricatures de Mahomet. Mais cette douleur, nous la comprenons, et pensons qu’il y a d’autres armes pour questionner le religieux.

Pourquoi nous ne sommes pas Charlie aujourd’hui, malgré notre peine profonde, parce que nous avions eu l’occasion de les rencontrer et de rire avec eux ? Parce que tout le monde l’est. Ceux qui exercent des pressions économiques sur les journaux et leur retirent les marchés publicitaires quand ils sont critiqués, ceux-là aujourd’hui défendraient la liberté de la presse ? Ceux qui imposent l’austérité en Europe, ceux qui mènent une politique économique qui délite notre tissu social et laisse des quartiers entiers sans travail, sans culture, sans centres sociaux, ceux-là aujourd’hui descendraient dans la rue ? Ceux qui manifestent contre le mariage homosexuel, ceux qui pensent que la France est chrétienne, qui acceptent que des milliers d’hommes se noient en Méditerranée chaque année, ceux-là se sentiraient Charlie ?

Le danger que nous courons aujourd’hui n’est pas d’être transformé en pays islamique comme le prédit Houellebecq, ou de basculer vers la terreur islamiste qu’ont vécue les Algériens. L’État Français, on l’a vu lors de la manifestation à Paris, sait garantir la sécurité publique. Le véritable danger, ce sont nos concitoyens juifs et musulmans qui le vivent, sujets des regards de rejets, des actes racistes et antisémites, des insultes, des fascismes franchouillards, des menaces des fondamentalistes religieux. Revers de la même médaille : on tue en criant qu’Allah est grand, et à Beaucaire pour soutenir Le Pen fille on scande Les journalistes au bûcher.

La raison, partout, est leur premier ennemi : il ne tient qu’à nous de la défendre.

AGNÈS FRESCHEL
Janvier 2015

Dessin : Maj.