Jean Mizrahi, industriel du cinéma cinéphile et nouveau patron des Variétés à Marseille

Capitaine Mizrahi

Jean Mizrahi, industriel du cinéma cinéphile et nouveau patron des Variétés à Marseille - Zibeline

Un nouveau capitaine va diriger Les Variétés, le cinéma de la Canebière. Zibeline a rencontré Jean Mizrahi, industriel du cinéma cinéphile qui se présente comme un patron rigoureux, pragmatique et confiant !

Zibeline : Depuis le 23 décembre 2016, vous êtes officiellement le repreneur des Variétés, un repreneur très attendu. Vous êtes le PDG de la société Ymagis, donc un industriel du cinéma. Pourquoi devenir un exploitant de salles ? Et pourquoi ce cinéma ?

Jean Mizrahi : Ce sont deux choses très différentes. Dans le cadre d’Ymagis j’ai fréquenté beaucoup de salles car la société leur apporte de nombreux services. Je me suis pris de passion pour le métier d’exploitant et quand j’ai vu que Les Variétés était un peu à l’abandon, j’ai décidé de le remettre sur ses rails et de lui redonner une nouvelle vie. M. Moravioff était un de nos clients. Je suivais la situation de près car on avait une créance assez significative sur sa société et je me suis positionné pour reprendre ce cinéma qui partait à vau-l’eau.

Vous vous retrouvez patron d’un cinéma en grande difficulté mais avec un fort potentiel, en plein centre d’une ville qui ne compte que 9, 6 fauteuils pour 1000 habitants. Quel est votre projet précis pour ce cinéma qui a perdu son label Art et essai en 2011 ?

Oui, une ville sous-équipée, en effet. Le Label art et essai a été perdu car l’exploitant ne payait pas ses taxes, donc n’était plus éligible. Or le cinéma continuait à passer des films Art et Essai. Le projet comporte plusieurs volets : le premier est déjà mis en œuvre, puisque j’avais commencé à m’occuper du cinéma avant même la reprise officielle : il s’agit de programmer à nouveau des films qui ont une audience, de retrouver l’accès aux films auxquels ce cinéma à fort potentiel peut prétendre. Sur les quelques films sortis ces dernières semaines, les Variétés ont une des meilleures positions en province.

Deuxième volet : j’ai décidé de refaire les salles. Ce cinéma n’a pas été entretenu. Des travaux vont démarrer au cours du 1er semestre : tentures, moquette, sièges, augmentation de la taille des écrans quand c’est possible et amélioration de la projection et du son pour une expérience de cinéma de très grande qualité.

Troisième volet : il faut élargir l’activité de l’animation, préservée par une équipe qui a continué à se battre et reprendre les films de patrimoine, les films pour la jeunesse, les séances spéciales, les avant-premières, tout ce que le cinéma ne faisait plus.

Donc essayer de retrouver les labels « Recherche et Découverte », « Jeune public » et « Patrimoine et Répertoire » ?

Exactement. C’est un cinéma qui a toutes les raisons de les avoir. Il les a perdus à cause de la mauvaise gestion.

Le cinéma va-t-il fermer pour les travaux ?

Non ! On refera les salles une par une. L’idée est d’en ajouter une 6e ce qui donnera plus de puissance sur le marché et la possibilité de jongler avec une offre qui s’élargit actuellement. On va réaménager le hall pour le rendre plus chaleureux, avec, dans un 2e temps, une offre de boissons et de repas. L’idée est que les Variétés redevienne un centre de rencontre et de discussion pour le public marseillais.

Vous parlez d’améliorer la qualité de la projection. Vous allez donc l’équiper avec le système Eclair Color ?

Eh oui, je jongle avec mon autre casquette d’Ymagis ! J’essaie de convaincre mes techniciens de venir à Marseille installer un projecteur et si tout se passe bien, ce sera la semaine prochaine : une salle Eclair Color à Marseille !

Pourriez-vous expliquer à nos lecteurs en quoi cela consiste ?

Il s’agit d’un nouveau procédé de traitement de l’image élaboré avec les équipes d’Eclair Color et de CinemaNext, deux filiales du groupe français Ymagis, avec un meilleur rapport de contraste, des noirs plus profonds, des blancs plus lumineux, des détails plus précis, donc une image plus riche, qui ressemble plus à ce que voit l’œil humain dans la réalité. On l’a montré à des artistes, chefs opérateurs, réalisateurs, tous emballés par le procédé. On a déjà équipé 14 salles en France. J’espère que les Variétés sera le 15e, le 1er dans le Sud.

Est-ce que le fait que ce procédé soit développé par Ymagis est entré en jeu pour votre décision de reprise des Variétés ?

Pas du tout. C’est un vieux rêve ! Je suis un amoureux du cinéma depuis que je suis gosse. Étudiant, j’ai passé des journées d’une salle à l’autre et j’ai une culture cinématographique assez large. Eclair a restauré plus de 700 films. On va faire des séances spéciales avec des films du patrimoine dont certains sont des inédits, pas vus depuis leur sortie en pellicule. Eclair Color est un procédé de très bonne qualité et assez accessible financièrement, je veux que les Variétés soit un des 1ers à en bénéficier.

Et qu’en est-il du César, les salles de Castellane jusqu’alors associées aux Variétés ?

Le bail est en cours de préparation. C’est une procédure qui devrait aboutir courant janvier.

Ce cinéma a une place particulière dans le paysage cinématographique marseillais : travail avec les festivals, les associations, les cinéastes de la région. Programmation de films du cinéma indépendant… Est-ce que vous allez travailler dans le même sens ?

Bien sûr. Je pense que c’est très important qu’un cinéma de cette qualité, qui est un phare pour l’art et essai, ait une relation étroite avec la création dans la Région. Sinon ça n’a pas de sens !

Proposerez-vous toujours les conditions particulières qui étaient octroyées aux festivals accueillis par Les Variétés ?

Il y aura des festivals aux Variétés, mais on va regarder au cas par cas, parce que je ne connais pas encore les conditions faites à chaque festival. Soyons clair : l’Art et Essai est un métier difficile économiquement. Il y a, au niveau national, désaffection des films d’auteur pour des films plus généralistes. Néanmoins, il semble qu’à Marseille il existe un public pour ce cinéma. Je souhaite l’équilibre économique qui, seul, offre la garantie de la pérennité des Variétés. Mon premier objectif est la stabilité financière qui permettra les « écarts ». Il s’agit d’obtenir un équilibre entre l’entité commerciale et la promotion des créateurs.

Il faut espérer que ça n’empêchera pas certaines manifestations fragiles d’exister !

Le risque jusqu’à présent était que ça s’arrête complètement ! Je n’ai pas l’historique exact des manifestations, mais je ne pense pas qu’elles représentent un volume d’heures tel qu’elles ne puissent trouver leur place.

En ce qui concerne l’équipe des César-Variétés, qui s’est énormément investie alors même que les salaires n’étaient pas versés, que prévoit le plan de reprise ?

On garde l’essentiel de l’équipe, soit 11 personnes sur 15. Evidemment, si le César rejoint Les Variétés. Dans le cas contraire, ça peut nécessiter des réajustements.

L’équipe pourra-t-elle poursuivre son travail d’animation et l’organisation d’événements ?

Oui, ce travail sera même développé ! Avec certainement des changements de méthode visant à plus d’efficacité. Pour faire redémarrer la machine, je compte m’appuyer sur les personnels qui ont eu le mérite de résister à la tourmente et ont prouvé un vrai attachement au cinéma.

Comme vous le savez, il y a eu une forte mobilisation des publics pour la maintenance du cinéma de La Canebière et la création d’une association : Les Amis et Partenaires des Variétés.

J’étais en contact par mail avec eux et j’ai rencontré leurs représentants le 30 décembre. On va rester en relation et essayer de travailler ensemble.

Comment ça se passe avec les distributeurs dont certains n’ont pas été payés pendant des années ?

On est sur une nouvelle société, pas celle qui était défaillante. J’ai repris le cinéma, son fonds de commerce, pour redémarrer à zéro. Du coup, pour les distributeurs, il n’y a pas d’historique de mauvais paiements. Aujourd’hui, ils sont face à moi, ils me connaissent, connaissent mes méthodes de travail et n’ont aucune inquiétude, ils savent qu’ils seront payés !

Quels sont vos rapports actuels avec la Mairie de Marseille qui est votre bailleur et à qui M. Moravioff devait beaucoup d’argent ?

Là encore les dettes précédentes ne concernent pas la nouvelle société. Je suis allé les voir. Ils sont plutôt rassurés par cette reprise.

En avril 2015 a été voté en conseil municipal l’accord pour la création d’Artplexe, un complexe cinématographique de 7 salles avec parking, galerie et fleuriste en haut de la Canebière, sur l’emplacement de l’ancienne mairie de secteur, avec l’ambition d’obtenir le label Art et Essai. Comment envisagez-vous la cohabitation/collaboration avec ce « concurrent » potentiel ?

Pour l’instant ils ne sont pas là ! Si le projet se réalise, il faudra que chacun trouve sa place. De toute façon sur Marseille il y a une pénurie d’équipements. Même très près des Variétés géographiquement, il y a la place pour des programmations complémentaires. De plus, je doute qu’avec les coûts de construction et toutes les contraintes économiques qui pèsent sur ce projet, Artplexe puisse être exclusivement art et essai : il aurait bien du mal à équilibrer ses comptes…

La maire de secteur, Mme Bernasconi, a souhaité une redynamisation de La Canebière par des animations organisées le dernier dimanche de chaque mois. Les associations avaient posé comme condition à leur participation que les projections se fassent aux Variétés. Vous inscrirez-vous dans ce projet « Travelling Canebière » ?

J’ai rencontré Mme Bernasconi, et bien sûr tout projet qui tend à faire de La Canebière un axe à plus forte valeur ajoutée ne peut qu’être positif pour Les Variétés : on va travailler avec la mairie et les associations sur ce coup.

Quelle sera votre stratégie pour que le public découragé par les mauvaises conditions de projection et par la pénurie de films retrouve le chemin des Variétés, y compris ceux qui l’ont déserté pour le Chambord dans le 8e ?

Le Chambord n’a pas la capacité d’accueillir tous les films. La programmation y est plus généraliste d’ailleurs. Les films qui ne passaient plus sur Marseille vont à nouveau être à l’affiche aux Variétés et les salles seront rénovées. Dès que le public verra les résultats, il reviendra très vite. D’ailleurs, un mouvement a déjà commencé : les caissiers m’ont confirmé que ça faisait 2 ans qu’ils n’avaient pas vu autant d’affluence ! On a programmé Your name, un dessin animé japonais de Makoto Shinkai, et c’est le meilleur résultat de la Région Sud pour les entrées !  Et on reste très bien placés aussi à l’échelle nationale ! A partir du moment où on offre une prestation de qualité dans une ambiance sympathique, il n’y a pas de raison que ça ne marche pas. On proposera aussi des films plus «grand public» mais en conservant la ligne art et essai. La programmation du César se fera en cohérence avec celle des Variétés.

Après Marseille comptez-vous acheter d’autres cinémas ?

Oh là là ! Non ! Attendez, là il y a déjà beaucoup de travail ici !

Entretien réalisé par ANNIE GAVA et ÉLISE PADOVANI
30 décembre 2016

Photo :

© Annie Gava


Cinéma Le César
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