Entretien avec Boudjemâa Karèche

« BOUDJ » à cœur ouvert

Entretien avec Boudjemâa Karèche - Zibeline

Après avoir évoqué les débuts  du cinéma algérien, né pendant la guerre d’indépendance, « non dans les maquis, mais en Tunisie », rendu hommage à René Clément, Boudjemâa Karèche nous parle de ses choix, nous conte mille anecdotes savoureuses, répond à toutes les questions.

«  Au moment de l’indépendance, j’avais 19 ans, j’étais en terminale, je suis devenu responsable du lycée, le proviseur, les profs étant tous partis. J’ai organisé les examens, aidé par quelques jeunes Français. Pour le cinéma, cela a été pareil.  Ben Bella a donné rendez vous aux cinéastes et leur a attribué des immeubles. Cela a été la création du CNC, de la Cinémathèque et de L’Institut National du Cinéma qui ont commencé à former des jeunes. On voyait des films de la Nouvelle Vague, des films japonais, du free cinéma… Il y avait à ce moment-là 400 salles de cinéma en Algérie qui avaient été gérées familialement par les  colons. Le parc des salles a été récupéré et confié aux mairies, créées à la place des 3 départements coloniaux : un drame pour le cinéma ! A partir de 67, les salles se sont détériorées.

J’étais à la fac de droit, en quatrième année.  En 1969, Alger avait été choisi pour organiser le grand Festival Panafricain qui a été un choc pour moi.  Je ne l’ai jamais oublié ! Alger, à la fin des années 60, et toute la culture africaine de l’époque, la musique, le théâtre… Une ambiance extraordinaire ! Et à La Cinémathèque, une rétrospective des films africains : les premiers films de Youssef Chahine, de Sembène Ousmane, de Mohamed Lakhdar Hamina… Je fais la connaissance du  directeur de la Cinémathèque, Ahmed Hocine. Il m’aime bien, me trouve intéressant et me propose un poste d’animateur. J’accepte. La Cinémathèque était une salle populaire, fréquentée par un grand nombre de spectateurs. Et puis en 1975, l’Algérie obtient la Palme d’Or avec Chronique des années de braise de Lakhdar Hamina. 40 millions de spectateurs dans le pays : énorme pour un pays qui compte 20 millions d’habitants !

En 1978, je deviens le directeur de la Cinémathèque et je décide de faire partager mon expérience à tous. Je parcours le pays, convaincs des mairies de me confier leur salle et je crée ainsi 20 cinémathèques à travers le pays pour programmer les films algériens.

Puis les années 90, « les années noires »  sont  terribles : le FIS gagne les élections et détruit les salles. Par exemple, je me souviens de la cinémathèque de Bordj Bou Arréridj, à 200 kms d’Alger, que les élus locaux, membres du FIS avaient décidé de fermer prétextant la programmation d’un film porno,… Les bonnes femmes de Claude Chabrol !!! Le gérant, Djillali, avait été arrêté. En fait, c’est surtout parce que le cinéma apprend aux jeunes la vraie liberté. On a décidé d’organiser une marche symbolique et, je le vois aujourd’hui, bien  naïve,  pour  la réouverture de cette salle par des moyens pacifiques. Nous sommes tombés dans un traquenard : des centaines de jeunes nous attendaient, armés de couteaux, de haches, de barres de fer…  «Ces gens-là vont bientôt tuer.» ai-je déclaré à Catherine Simon, journaliste du Monde,  quelque temps après. Et j’ai ajouté par bravade «Je reste ici, car je préfère avoir peur qu’avoir honte.» ce qui m’a valu les reproches de ceux qui étaient partis. En fait, on avait tous peur !  Je ne me suis pas trompé : 6 mois plus tard, ils ont assassiné Tahar Djaout (NDLR : écrivain, poète et journaliste) et bien d’autres après

Mais la Cinémathèque s’est maintenue pendant la guerre civile (…) et j’ai continué à voir un film, tous les matins à 10 heures !

Pourquoi l’avoir quittée en 2004 ? C’est simple : j’ai été mis à la retraite par la ministre de la culture. Il est vrai que j’avais 60 ans mais on a recruté quelqu’un qui en avait 65 ! Depuis 6 directeurs se sont succédé… »

Pessimiste, Boudjemâa Karèche ? Avec en moyenne 3 films produits par an, et 2 salles de cinéma à Alger, on ne peut pas dire que le cinéma algérien se porte bien. Nous verrons ce qu’en diront, le 11 novembre les réalisateurs algériens lors du débat animé par Olivier Barlet « Le cinéma algérien aujourd’hui » avec les cinéastes Merzak Allouache, Amal Kateb, Nazim Djemaï, Djamil Beloucif , le directeur artistique des Rencontres de Béjaïa, Samir Ardjoum, l’ historien du cinéma et de l’Algérie, Jacques Choukrounl’et Tahar Chikhaoui, universitaire et critique.

Aujourd’hui, Boudjemâa Karèche  écrit et il a dédicacé ses livres, Juste un mot, « un recueil de textes courts métrages », publié à compte d’auteur en 2009 et L’Héritage du charbonnier, consacré à Mohamed Bouamar, en 2012.

Propos recueillis par Annie Gava lors des journées du cinéma algérien, à Apt.

Octobre 2012

Festival des Cinémas d’Afrique du Pays d’Apt
12 place Jules Ferry
84400 Apt
07 82 64 84 99
http://www.africapt-festival.fr/