Journal Zibeline - bannière pub Journal Zibeline - bannière pub
Spectacle partenaireVu par Zibeline

Entretien avec Jean-François Chougnet : le point sur Marseille Provence 2013

 - Zibeline

Après un lancement du préprogramme le 19 janvier en une grande cérémonie, longue et laborieuse, qui n’a pas appris grand-chose mais montré une certaine cohésion, le Directeur général nous explique l’état d’avancement de cette année culturelle qui, pour tout le territoire, sera Capitale

Le budget

Zibeline : Quel est exactement votre budget ? On sait que Toulon s’est retiré du projet, entraînant une baisse par rapport au prévisionnel de 98 millions, mais que d’autres villes ont adhéré depuis…

Jean-François Chougnet : Les communes qui sont en train d’adhérer sont petites : Miramas, Port-Saint-Louis, les Baux, Rhône Alpilles Durance apportent 650 000 €, ce qui est loin de compenser les plus de 7 millions que Toulon devait apporter. Aujourd’hui le budget global est de 90 millions. Dont 60 millions apportés par les collectivités territoriales, 15 millions par le mécénat, le reste par l’État et l’Europe.

Pour le mécénat les 15 millions sont trouvés ?

Pas tout à fait. Nous avons nos 5 grands partenaires, et des mécènes sur la plupart des projets mais il nous manque actuellement le dernier million, qui n’est pas le plus facile à trouver. Mais on y parviendra !

Il est difficile de comprendre dans votre préprogramme de quelle nature sera votre implication dans chacun des projets, ce que vous allez produire, coproduire, labelliser avec participation financière, ou sans participation. Qu’en est-il ?

Il y a des projets que nous inventons, finançons et mettons en place, d’autres qui existent et auxquels nous apportons simplement notre soutien complémentaire. Dans ce document il s’agissait de donner une idée de ce qui allait se dérouler dans le temps, et non du financement. Il y a aussi, sur plus de 300 opérations, une dizaine de projets culturels privés, la fondation Van Gogh, les propositions du Méjan, Château Lacoste, qui sont labellisés sans financement.

Sur les 90 millions, quel est le budget consacré aux productions ?

Deux tiers, soit 60 millions. Le tiers restant est consacré à la communication pour 11 millions, et à l’organisation pour 19 millions.

On vous reproche souvent ce budget consacré à l’organisation, jugé trop important.

Ce budget concerne plus de 6 années d’organisation, de 2007 à 2014, puisque nous devons faire un bilan d’évaluation pour l’Europe. Cela a forcément un coût.

La construction d’un territoire

Est-ce que l’aménagement du territoire n’est pas, finalement, le but premier de cette capitale culturelle ?

Le choix initial de la Ville de Marseille de déposer un dossier de candidature à l’échelle d’un territoire large est fondamental, et induit une dimension d’aménagement. La capitale a permis de décider ou de concrétiser un nombre important d’équipements à Marseille, à Arles, Aix, Salon ou Istres… On parle beaucoup du MuCEM et du J4, parce que l’équipement est important et visible, mais la Friche ou Longchamp, l’équipement des autres villes est impressionnant également, et porteur d’avenir. Le travail effectué par chaque ville est énorme.

Est-ce qu’il y a, au-delà de ces équipements l’idée de fabriquer une métropole ?

La coopération par projets à l’échelle du territoire est plutôt une alternative à la grande métropole. Un autre moyen de coopérer au-delà de l’échelle communale. MP2013 est souvent cité comme un laboratoire de ce mode de coopération par projets.

Cette échelle a posé des problèmes politiques. Est-ce que cela continue ?

Le projet est ainsi conçu. Vous dire que c’est tous les jours facile serait absurde mais non, les affrontements ne sont pas quotidiens ! La machine est lourde, à déminer en permanence, mais il n’y a pas d’autre projet en France qui réunit autour de la table13 collectivités pour travailler ensemble. Le fait qu’elles soient de couleur politique opposées, PC, PS, Modem, UMP, est plutôt un atout finalement, parce qu’on ne peut nous reprocher de conduire une politique culturelle partisane.

Ce sont en fait les villes qui s’opposent, des rivalités territoriales ?

Oui. Le territoire a finalement peu d’unité géographique, il est morcelé, enclavé par endroits, avec des rivalités historiques anciennes.

Le programme du week-end d’ouverture ne réduit-il pas les villes à leur caricature ? À Marseille la fête, à Aix l’art contemporain, à Istres la famille…

On peut dire ça, et le contraire. La vie des gens est métropolitaine, les habitants circulent déjà. Définir des pôles qui correspondent à des spécificités constatées devrait leur permettre de circuler au-delà de leurs activités professionnelles, dans leur pratique de loisir, en dépassant le pivot communal.

Mais les services culturels travaillent-ils ensemble ?

Oui, c’est une des grandes espérances que porte le projet, la question matérielle de la coopération des équipes… il semble que de nouveaux modes de travail se mettent en place !

Art et culture

On vous a reproché de ne pas accorder assez de place aux artistes, en particulier lors de l’annonce du préprogramme, mais aussi de ne pas assez soutenir les artistes du territoire…

Pour ce qui est des effets de tribune, c’est un reproche que l’on fait à toutes les présentations de saison et de festival. Il faut se méfier de l’artiste de service qui vient là en représentant… le vrai sujet n’est pas là.

Où, alors ?

Dans une programmation comme celle-là il y a une hésitation entre le culturel et l’artistique. À l’origine les capitales européennes sont des manifestations essentiellement culturelles : on focalise sur une ville, et on monte de l’évènementiel culturel. Or depuis quelques années il y a une tendance à profiter de l’occasion pour susciter une effervescence artistique. C’est ce débat-là qui m’intéresse. Il n’est pas simple, l’évènementiel culturel peut être sympa, et l’artistique pur et dur peut refroidir l’envie d’être ensemble.

Mais il est évident que MP2013 défend très volontairement une forte dimension artistique. Les Ateliers de l’EuroMéditerranée, les Nouveaux Commanditaires, les Quartiers Créatifs, tous ces dispositifs vont dans le sens de la production artistique, constituent un axe fort de la programmation et de la structuration du territoire, avant et après l’année capitale. C’est quelque chose qu’il a fallu tenir, une dimension défendue farouchement par Latarjet depuis le départ. Dans les arbitrages budgétaires c’est la partie que l’on aurait pu facilement sacrifier pour faire de l’événementiel. Or le départ de Toulon n’a en rien affecté ce budget. La question artistique relève pour nous d’une philosophie de travail.

Pourquoi alors les artistes du territoire ont-ils des frustrations ?

Nous ne pouvons pas tout retenir, produire et programmer. Nous faisons venir des artistes, nous faisons travailler ceux qui y résident. Mais il faut se méfier de cette appellation «artiste du territoire», elle a quelque chose de poujadiste, d’extrêmement méprisant.

Pour ce qui est des commandes d’œuvres, celles qui passent par les Ateliers de l’EuroMéditerranée sont essentiellement plastiques…

Oui, mais pas uniquement. Il y a des écrivains, des musiciens, des vidéastes. L’artiste plasticien il est vrai se prête mieux à la notion de résidence.

Les choix artistiques

Vos choix semblent privilégier les arts visuels, mais aussi les arts de la rue, et puis des disciplines surprenantes comme la gastronomie, la randonnée, la transhumance… Ce sont des genres que vous avez souligné parce qu’ils sont fédérateurs ?

C’est aussi l’intérêt d’une Capitale de monter des projets inhabituels. Il faut à mon sens donner une couleur, un caractère à une Capitale. Je pense aussi qu’une année culturelle doit avoir une dimension plus visuelle que spectaculaire : la forme spectacle ne permet pas d’accueillir 365 jours de l’année un nombre important de visiteurs. Marseille est par ailleurs un pôle historique des arts de la Rue. Et les axes nature/culture que l’on met en œuvre sont spécifiques au territoire. Il s’agit de dessiner un profil.

Vous voulez-dire qu’il faut faire des choix ?

Oui, l’idée n’est pas de faire plaisir à tout le monde, de faire un peu de tout, mais de construire des thématiques, une chronologie, de donner une couleur à chaque ville.

Il n’y a pas un danger de durcir les identités ? L’art pauvre à Marseille et l’art riche à Aix ?

Non, il y a aussi des arts numériques à Aix, des arts populaires, des quartiers comme le Bois de l’Aune…

Êtes-vous satisfait à ce propos du travail dans les quartiers dits défavorisés, qui sont nombreux sur le territoire ?

Satisfait du résultat on ne l’est jamais dans ce domaine, mais je suis satisfait qu’on le fasse en tous les cas. Il faut rendre ces actions visibles lors de l’année capitale, et surtout pas en faisant un festival des Quartiers, ce qui serait du même genre méprisant qu’un festival des compagnies régionales, mais en les intégrant intelligemment à la programmation.

Dans le détail du programme, certains choix paraissent étonnants. Pourquoi produire un spectacle de Jean-Baptiste Sastre, dont la dernière mise en scène, Richard II dans la Cour d’Honneur à Avignon a été unanimement descendue par le public et la critique ?

Il nous a proposé de mettre en scène Phèdre de Jean Baptiste Boyer, pour une expérience hors les murs de traduction dans toutes les langues des marseillais, en comorien par exemple, projet qui nous semble intéressant, et tourne actuellement dans plusieurs pays méditerranéens.

Vous dessinez également des complémentarités : le Grand Atelier du Midi devrait être une exposition très populaire, fondée sur les must de l’impressionnisme jusqu’à Bonnard, et à côté de cela l’art contemporain est plutôt traité par des expositions monographiques…

Oui, il y en a beaucoup. Il y a aussi Ici et ailleurs à La Friche, et au FRAC des expositions par étapes. En fait un très grand choix sur le territoire, à la fois varié, large et approfondi.

Au niveau de la musique on constate la même dichotomie : une création d’opéra durant le Festival d’Aix mais d’un contemporain de Monteverdi

… Oui, Cavalli

Berlioz à Marseille, Verdi par Radio France à Aix, la Folle journée du piano à la Criée. C’est une programmation très consensuelle, qui s’oppose donc à This is (not) music ?

Oui. Il y a aussi les festivals, troisième axe de la programmation musicale : Marsatac, la Fiesta, Babel Med… mais This is (not) music concrétise, durablement nous l’espérons, l’idée d’un festival de culture urbaine qui réunit graffeurs, danseurs et musiciens dans leur cohérence.

Le MuCEM

Pour conclure sur vos rapports avec l’État, l’absence de Monsieur Mitterrand à la présentation de votre préprogramme, puis sa présence au MuCEM une semaine après pour les vœux de Nicolas Sarkozy au monde de la culture, a suscité des étonnements. Est-ce la marque d’une distance prise par l’État ?

Non, clairement le ministère, que ce soit celui de Mme Albanel ou de M. Mitterrand, a toujours été très présent.

Peut-être la volonté de mettre davantage l’accent sur le MuCEM ?

Certainement, c’est le fleuron de la politique de l’État. Mais nos rapports ne sont pas du tout de concurrence ! Le projet du MuCEM a été déterminant dans l’élection de Marseille comme capitale, et inversement la Capitale a accéléré la décision de construire enfin ce musée National décentralisé qui était bloquée depuis 20 ans.

Nous proposons d’ailleurs avec le MuCEM deux expositions majeures, des expositions photos aussi, et un festival sur le genre dans l’auditorium. Nous travaillons ensemble tout le temps. Mais ils ont, eux, vocation à rester, et à modifier définitivement notre paysage culturel…

Entretien réalisé par AGNÈS FRESCHEL et GAËLLE CLOAREC

Mars 2012