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Zibeline analyse les premiers résultats de #BalanceTonOff

#BalanceTonOff, les premiers résultats de l’enquête

Zibeline analyse les premiers résultats de #BalanceTonOff - Zibeline

Le questionnaire sur les pratiques des salles durant Avignon Off suscitant de nombreuses réponses, Zibeline livre les premiers résultats de son enquête. En s’attachant aux théâtres qui cherchent à proposer une programmation de qualité

Il y aurait un lièvre, que l’on aurait levé. Enfin, disent certains, tandis que d’autres nous font des reproches. Pourquoi Zibeline jette-t-elle l’anathème sur le Off, alors qu’il est un merveilleux lieu de visibilité de notre désir de théâtre ?

Le mettre en danger n’est pas notre intention, mais dénoncer les abus. Les Sentinelles, regroupement de compagnies, lancent une pétition et un appel à vigilance dans le même esprit : il s’agit d’alerter sur certaines dérives pour tenter d’assainir la marchandisation de certains lieux, de souligner la spéculation immobilière qui fait monter mécaniquement le prix des salles, et l’appauvrissement général de la diffusion théâtrale qui pousse toutes les compagnies à venir au Off, même s’il leur en coûte financièrement. Tous les théâtres d’Avignon ne participent pas à la surenchère, et la plupart ont tout intérêt à ce que la transparence soit faite sur leurs bonnes pratiques, qui les distinguent des garages transformés l’été en théâtres, et des salles de stand up achetées par des producteurs parisiens qui envahissent de leur vulgarité tapageuse les rues avignonnaises, l’été.

Aussi nous publions aujourd’hui les réponses de ceux qui œuvrent aux yeux même des compagnies qui ont répondu au questionnaire, à protéger et défendre la création théâtrale et chorégraphique, dans sa diversité et sa fragilité.

Ces théâtres ont répondu avec clarté et précision à nos questions. Se réjouissant, tous, de cette volonté d’assainir ce qui est devenu un marché, volonté sensible non seulement dans la Lettre ouverte des Sentinelles, mais aussi dans le comportement d’AF&C (association qui encadre le Off) qui a mis en place une charte des bonnes pratiques, un fonds de professionnalisation à destination des compagnies, et qui les aide à rationaliser leurs frais de communication. La mobilisation est un mouvement global, condition de son succès, et signe qu’elle peut aboutir.

Ceux qui produisent

De rares théâtres achètent voire produisent les spectacles, construisant des programmations relevant généralement de la volonté publique. Le Théâtre des Doms est un exemple de cette exception : le théâtre avignonnais est un lieu permanent qui, subventionné par la Wallonie et Bruxelles, programme des compagnies belges durant l’été et toute l’année. Celles-ci répondent à un appel à candidature : en moyenne 150 répondent chaque été, 12 sont retenues, 6 étant programmées aux Doms et 6 autres dans des théâtres partenaires. Les compagnies sont rémunérées (5000 € par artiste et technicien, 2500 € pour un chargé de production), accompagnées par l’équipe technique. La billetterie et les réservations sont prises en charge, ainsi que la communication même si les compagnies « tractent » aussi.

Les Doms ne sont pas les seuls à fonctionner comme la vitrine d’un territoire : ainsi Les Pays de la Loire conduisent chaque année une opération de diffusion, mettant à disposition des compagnies sélectionnées Le Grenier à Sel, s’occupant de la communication, de la billetterie, de la technique et investissant 330 000 € dans l’opération. Seule condition : que les comédiens soient effectivement rémunérés et hébergés par les compagnies retenues. La région Hauts-de-France fonctionne à peu près sur le même système, accompagnant 14 compagnies sélectionnées chaque année (participation aux frais, location de la salle, accompagnement technique et com), tandis que l’Occitanie « fait son cirque » sur l’île Piot en produisant et accompagnant 10 compagnies par an.

Les Hivernales, Centre de Développement Chorégraphique National, fonctionne pour l’essentiel sur le même mode l’été, achetant des cessions, accueillant une partie de la programmation des Doms, des Régions Paca et limitrophes, et des autres CDCN français. Pratiquant aussi le partage des recettes avec ceux qui préfèrent ce système, voire la location pure. Car l’essentiel, et ce sont les compagnies qui l’affirment, n’est pas le mode de la contractualisation, mais la visibilité, l’impact auprès de la presse, des professionnels (plus de 500 assistent aux Hivernales d’été) et l’idée d’une programmation ambitieuse et cohérente, susceptible d’attirer le public.

Les théâtres subventionnés

Le Chêne Noir, les Théâtres des Carmes, des Halles, du Balcon, ainsi que Théâtr’enfants (Eveil artistique) sont des théâtres subventionnés et historiques qui pratiquent pour l’essentiel la coréalisation. C’est-à-dire le partage des recettes, à 50/50, avec des nuances selon les lieux : ainsi le Chêne Noir, qui dispose de 12 créneaux avec ses deux salles, produit chaque année sa propre création. Pour le reste il fournit équipe technique et plaquette, organise des avant-premières et une conférence de presse. Le Balcon fonctionne sur le même mode, demandant cependant un « minimum garanti » aux compagnies hors PACA, mais fournissant une salle de répétition et « privilégiant toujours le projet artistique plutôt que les têtes d’affiche ».

Les Halles, qui eux aussi produisent une création maison par an (cette année Les carnets d’un acteur), proposent des avant-premières, voire des programmations, produites pendant l’année, des spectacles accueillis l’été. Ainsi Les Orphelins de la Souricière ont bénéficié d’une résidence de création, et de deux représentations. L’équipe défend la programmation dans son ensemble, choisit les spectacles et les accompagne, et apporte un soutien technique important. Tout comme l’Eveil artistique qui met tous ses moyens au service de l’enfance, privilégie les compagnies régionales, et n’accueille que 2 ou 3 compagnies par salle, considérant que les formes de théâtre d’objet ou les scénographies pour l’enfance ont généralement besoin de temps conséquents de montage et démontage.

Les choix de Sébastien Benedetto au théâtre des Carmes relève également d’une véritable programmation, et d’un engagement. Qui porte ses fruits. La Violence des riches par exemple a connu un succès important l’an dernier. Aussi la compagnie veut-elle cette année revenir en location, qui lui rapportera davantage : ainsi le théâtre des Carmes coréalise parfois (50/50 sans minimum garanti) et loue d’autres fois, généralement lorsque les compagnies le demandent.

Les privés permanents

D’autres théâtres privés sans subventions ne peuvent se permettre la coréalisation et doivent assez mécaniquement, pour programmer à l’année et proposer des conditions d’accueil et de sécurité correctes, s’assurer de rentrer dans les frais engagés en louant leurs créneaux. Si les tarifs avoisinent  généralement 100 € le siège (entendez qu’une salle de 200 places se loue en moyenne 20 000 € pour 3 semaines soit 18 représentations), les conditions d’accueil varient du tout ou tout, et les deux théâtres de ce type qui arrivent au sommet des compliments dans les réponses au questionnaire sont, malgré leur prix, Artéphile et le Théâtre de L’Oulle : ceux qui y passent ne rentrent pas dans leur frais mais notent qu’ils sont accompagnés, que les choix des directeurs sont avant tout artistiques, que le travail auprès de la presse est fait, que les professionnels sont là et qu’ils vendent des dates… Plus de 10, pour la plupart. Laurent Rochut, directeur du Théâtre de l’Oulle loue le créneau entre 12 et 15 000 € (salle de 197 places) selon l’heure. Il vient d’acquérir la salle Tomasi (110 places) qu’il louera entre 9000 et 11 000 €. Il dit chercher des signatures fortes, et programmera des compagnies avignonnaises en coréalisation cet été. Et même si certains lui reprochent de faire encore payer 1 € par billet vendu (jusqu’à concurrence de 1000 places vendues) il affirme que la coréalisation n’est pas forcément plus « vertueuse » que la location : « Cet été L’Oulle faisait salle comble très souvent, et j’aurais gagné davantage en prenant 50% des recettes. »

Un propos que tiennent aussi les directeurs d’Artéphile. « Si nous louons les créneaux (9500€ la salle de 94 places, 6500€ celle de 62 places) c’est pour accueillir au mieux les compagnies, que nous coréalisons aussi parfois grâce à notre fonds de dotation. Nous organisons systématiquement des avant-premières pour que tous aient de la presse en amont du festival, fournissons un régisseur général par salle, achetons des encarts dans la presse pour optimiser la visibilité, programmons les compagnies durant l’année pour suivre leurs projets, payons une attachée de presse, veillons à offrir de bonnes conditions technique d’accueil et de sécurité. Et, surtout, nous défendons les compagnies, parce que chacun des spectacles programmés chez nous relève d’un choix artistique avant tout. »

Une politique saluée unanimement par les compagnies programmées qui, si elles perdent de l’argent durant le Off, notent aussi le surcroit de notoriété et le nombre de professionnels qui, passés par Artéphile, ont programmé leur spectacle pour les saisons suivantes.

AGNÈS FRESCHEL
Avril 2018

La presse réagit

Si nombre de nos collègues (France 3, France bleu Vaucluse…) ont relayé le #BalanceTonOff avec intérêt, certains ont fait preuve d’une mauvaise foi étonnante. Ainsi la Provence a publié le 28 mars ce qui apparaît comme un entretien avec Zibeline, alors que le journaliste n’a pas cherché à nous joindre, ne s’est entretenu avec personne, a pris la photo illustrant l’article dans les réseaux sociaux, et nous accuse de « surjouer la scène », sans y avoir assisté. Un entretien aurait permis de comprendre les nuances d’une démarche qui venait d’être lancée…

Plus étonnant ledauphine.com écrit : « Le festival Off d’Avignon est un bien commun beaucoup trop précieux pour que nous acceptions de le laisser dériver inéluctablement vers son auto anéantissement », déclarent les Sentinelles dans un (sic) lettre ouverte parue dans un journal culturel marseillais. Alors que nous n’avons pas publié la lettre ouverte, que Zibeline est un journal régional, et qu’il porte un nom. Mal renseigné ?

Le Bruit du Off, quant à lui, se réjouit que la presse et les compagnies s’attaquent aux abus du Off qu’ils dénoncent depuis des années, mais pas que Zibeline s’y attache ! « L’ex-gratuit culturel marseillais Zibeline d’un coup (sic) s’intéresse au théâtre avignonnais et aux dérives du OFF… Prépare t-il une édition spéciale pour juillet, à l’instar des vendeurs de pub comme « La Terrasse », afin de relever ses ventes et sa notoriété qui chacun le sait sont au plus bas ? » Calomniez calomniez, il en restera toujours quelque chose ? Il paraît étrange d’imaginer qu’un « ex gratuit » puisse, une fois payant, voir ses ventes « au plus bas »… Que le Bruit du Off se rassure : Zibeline se porte plutôt bien, paye ses journalistes, améliore son impression, augmente sa pagination et ses ventes. Est-il si dangereux d’enquêter sur les pratiques du Off que nous dussions subir calomnies et approximations plus ou moins malveillantes ? De quoi nos collègues ont-ils peur ?

A.F.

Quand les syndicalistes refondent Avignon !

Témoignage de la compagnie du Pas de l’Oiseau

Depuis une dizaine d’années, 2 lieux issus de l’implication de militants syndicalistes CGT marquent les esprits comme des alternatives à la marchandisation du Off. Nous avons eu la chance d’accompagner ces 2 projets.

Le Théâtre de la Bourse du Travail CGT est une salle en plein cœur de la ville. Une commission de bénévoles reçoit chaque année des dizaines de candidatures. Cette attractivité est due au très faible coût du créneau (entre 300 et 500 €, simple participation aux frais fluides) mais aussi à l’effet rassembleur des programmations passées élaborées autour d’un théâtre du réel, exigeant et pluriel, un théâtre engagé mais surtout engageant ! Certains programmateurs ont d’abord boudé le lieu arguant que la création dans un lieu militant serait sans doute « contrainte ». Année après année, l’image évolue et la salle est souvent pleine. Une dynamique de solidarité se construit entre les compagnies qui autogèrent le lieu. Projet hors norme, la Bourse ne reçoit aucune subvention et poursuit sa route grâce à l’engagement de chacun pour un théâtre populaire et coopératif.

Le Théâtre de la Rotonde est un lieu animé par le CE des cheminots PACA qui unit pratiques amateures et professionnelles, fêtes et exigence artistique, rayonnement national et travail de terrain. Quand les cheminots ont annoncé qu’ils allaient construire un théâtre, personne ne les a vraiment crus… Mais ils ont inauguré leur lieu, et découvrent chaque année avec plus de finesse en quoi le théâtre est un outil au cœur de leurs engagements. Ils soutiennent des créations sur les Roms, les coopératives, autour d’Hugo ou de la psychiatrie… Ils usent du pouvoir qu’offre cet outil au service d’une humanité́ à construire. À la Rotonde, pendant 10 jours, les 4 créneaux sont gratuits, les compagnies hébergées et nourries, souvent aidées à la création : tous les jours se succèdent un spectacle pour les familles, deux créations professionnelles, et à 21h des compagnies amateures portées par des cheminots de toute la France. On y trouve aussi des débats, des rencontres, des cabarets… La buvette est portée par le club de foot des « Vieux crampons »… Comme dans un rêve de Vilar d’émancipation populaire et joyeuse. Un rêve pourtant fragile, hors des remparts, mais debout, comme un combat permanent, parce qu’il faut de la pensée et de la poésie pour changer le monde.

Amélie Chamoux et Laurent Eyraud-Chaume

Photos : En Une : -c- Les Hivernales, puis Les Doms @ Jérôme Van Belle, Entrée du Théâtre des Halles c Marina Raurell et Théâtre Artéphile c X-D.R