Château-Arnoux, Gap, Briançon, Cavaillon... là où le travail de démocratisation culturelle a porté ses fruits

Aux marges, en haut, la démocratie culturelle

Château-Arnoux, Gap, Briançon, Cavaillon... là où le travail de démocratisation culturelle a porté ses fruits - Zibeline

Briançon. La plus haute ville d’Europe possède un petit théâtre, longtemps associé à la scène nationale de Gap, aujourd’hui indépendante. Et qui sait accueillir. Pour preuve, dans cette ville de 11 000 habitants, tout au bout d’une route souvent enneigée et toujours escarpée, le théâtre affichait 14 000 spectateurs la saison dernière. Un peu comme si, à Marseille, les salles réunies rassemblaient plus d’un million de spectateurs ! L’implication particulière de la population saute aux yeux dès que l’on entre dans la salle : deux séances hors scolaires sont prévues pour les spectacles jeune public, et les familles sont là. Avec des enfants de tous les âges, des tout-petits, de grands ados. Qui restent à la rencontre après le spectacle, et posent de vraies questions, non pour s’entendre parler, mais pour avoir des réponses… La vie culturelle des Alpes serait-elle plus authentique ? La programmation en tous les cas étonne par l’audace de certains choix qui, au cœur de propositions musicales de qualité, tente quelques aventures théâtrales, comme les Illuminations d’Ahmed Madani, et des journées de Paroles d’Ados qui font confiance à l’écriture et à la pratique des jeunes.

Ainsi on a l’impression, lorsqu’on va au Théâtre Durance (Château-Arnoux), à la scène nationale de Gap, au Théâtre de Briançon, à Cavaillon aussi, petite ville au grand théâtre, que le travail de démocratisation culturelle a porté ses fruits, mieux sans doute que dans les grandes villes. Que des réseaux se sont tissés, avec les établissements scolaires, les associations, les comités d’entreprise. Que la présence des artistes est à portée de vue et de dialogue, parce que l’impression d’éloignement est douloureuse, et que toute proposition, toute rencontre, est vécue comme un cadeau.

À Cavaillon le travail a été fait aussi, d’aller vers les gens pour qu’ils deviennent spectateurs : dans la salle ils sont de tous les âges, se retrouvent, discutent. Là aussi le directeur prend la parole, introduit le spectacle, explique ses choix, souhaite une bonne soirée. Comme à Gap, à Château-Arnoux, une relation de confiance se noue. Et dans ce coin de Vaucluse qui vote massivement Front national, la scène nationale propose Faut pas payer de Dario Fo. Retraduite, intitulée On ne paye pas on ne paye pas !, la pièce qui date de 1974 est d’une actualité politique sidérante, d’autant que Dario Fo l’a actualisée en 2007 et que la mise en scène de Joan Mompart n’y va pas par quatre chemins : c’est un appel clair à la désobéissance des pauvres, des ouvriers, face à l’augmentation des prix, à la montée du chômage, à l’exploitation. On y propose d’autres outils de lutte que la grève, que la légalité cadrée, avec l’idée qu’il faut arrêter de payer lorsque les revenus ne permettent plus de subvenir aux besoins vitaux. La mise en scène est simple, d’un naturalisme sans recherche autre que l’efficacité comique. Car le texte, ses quiproquos, ses accumulations, son parler populaire et direct, est extrêmement drôle : le public de Cavaillon applaudit à chaque scène (fi des conventions !), chante l’internationale, rit, rit, veut continuer et les comédiens viennent « remercier Cavaillon », étonnés d’un tel accueil…

Un théâtre de proximité, avec la même exigence artistique que dans les métropoles, est non seulement possible, mais apparemment plus évident à construire. Pour peu que les communes et les collectivités continuent à y mettre les moyens de production nécessaires à l’égalité culturelle des territoires !

AGNÈS FRESCHEL
Décembre 2014

Photo : On-ne-paie-pas-©-CaroleParodi

Lire ici la critique du spectacle Le Sable dans les yeux qui a été créé du 19 au 21 novembre au théâtre de Briançon.