Auf der brücke, we dance all in circles

 - Zibeline

La 66e édition Festival d’Avignon délivre un dosage très international de littérature, et d’expériences radicales.

L’artiste associé britannique Simon McBurney ouvre l’édition en adaptant pour la Cour d’honneur Le Maître et Marguerite de Mikhaïl Boulgakov, avec le Théâtre Complicité (exposition sur la compagnie à découvrir à l’École d’Art). Le chef-d’œuvre de la littérature russe créé en anglais pour la Cour ? «Sensible, poétique, impressionnant», promettait Vincent Baudriller en présentant le programme à l’Université d’Avignon, à l’invitation du président Emmanuel Ethis qui confirmait la fréquentation rajeunie du Festival.

Le romancier anglais John Berger offre une lecture unique De A à X, un échange épistolaire entre un condamné (McBurney) et une jeune femme amoureuse (Juliette Binoche) ; et avec sa fille Katia la lecture/performance Est-ce que tu dors ? autour de l’œuvre d’Andrea Mantegna. Formés comme McBurney à l’École Jacques Lecoq, Christoph Marthaler revient avec My fair Lady. Un laboratoire de langues pour une rêverie en allemand sur le langage du dandy Pygmalion; mais c’est en anglais que le sud-africain William Kentridge confronte dans La Négation du temps abstractions scientifiques, phénomènes spectaculaires. En français Arthur Nauzyciel revisite La Mouette de Tchekhov pour un bal funèbre métaphysique autour de l’art, l’amour et la condition humaine, avec l’incontournable, et incroyable, Laurent Poitrenaux. Stéphane Braunschweig investit le Cloitre des Carmes pour remettre en question le théâtre dans Six personnages en quête d’auteur de Pirandello tandis que dans L’Orage à venir, Tim Etchells et Forced Entertainment s’interrogent sur la narration (en anglais). Traversée autour de l’œuvre de Christophe Honoré avec sa mise en scène de Nouveau Roman, celles d’Eric Vigner dans La Faculté et de Robert Cantarella dans Un Jeune se Tue. Dans Faire le Gilles, ce dernier redonne voix aux séminaires de Deleuze.

 

Jeunes générations

L’édition met en avant la génération montante, qui n’est guère plus féminine que la précédente : Guillaume Vincent dans La Nuit Tombe, Severine Chavrier inspirée par l’auteur de science fiction J.G. Ballard dans Plage Ultime, l’avignonnais Jean-François Matignon dans W/GB84, un croisement entre les romans de David Peace et Woyzeck. Le hongrois Kornél Mundruczó présente Disgrâce, un reality show théâtral et musical d’après J.M Coetzee. Quant au jeune public, il découvrira l’excentricité britannique avec Les animaux et les enfants envahirent la rue de la Cie 1927. Expérience visuelle et acoustique avec la chanteuse Camille à Boulbon et concert Psychopharmaka d’Olivier Cadiot et Rodolphe Burger.

Écologie et économie sont des questions cruciales de l’édition, en langue originale allemande. Katie Mitchell continue de dévoiler son langage avec Les Anneaux de Saturne, une promenade dans les côtes anglaises adaptée de W.G Sebald, et Dix Milliards, une conférence scientifique sur les risques écologiques. On retrouve ce questionnement, toujours en allemand, chez Thomas Ostermeier dans Un Ennemi du peuple d’Henrik Ibsen. Documentaire économique avec 15% de Bruno Meyssat, réflexion sur la crise financière de Nicolas Stemann dans Les contrats du commerçant. Une comédie économique. Les artistes s’emparent des névroses contemporaines : théâtre documentaire avec Les Saints Innocents du Mapa Teatro, suicide et machines dans 33 tours et quelques secondes par Lina Saneh et Rabih Mroué, faits divers (sordide) dans Conte d’amour de Markus Öhrn. Performances attendues du sud-africain Steven Cohen avec Title Withheld (sous le plateau de la Cour) et Le berceau de l’humanité, et d’un fidèle du Festival, Roméo Castellucci, dans The Four Seasons restaurant.

 

Chorégraphies et expositions

Les arts visuels et la danse rétablissent un semblant de parité en offrant aux femmes quelques lieux d’expression secondaires. Du côté des expositions, la filiation continue à inspirer : Sophie Calle reprend l’hommage poétique à sa mère, Rachel, Monique, et à partir de l’histoire de son père sénégalais débarqué à Marseille Fanny Bouyagui avec Art Point M présente l’installation Soyez les bienvenus ; le 14 juillet dans Place Public le KompleXKapharnaüm célèbre le 100e anniversaire de la naissance de Jean Vilar.

L’altérité et l’empêchement relient les pièces de danse : Jérome Bel présente Disabled Theater avec la cie d’acteur handicapés Theater Hora, Sandrine Buring relate son expérience avec des enfants polyhandicapés dans Ch(ose), Christian Rizzo met en scène un solo autour de l’exil, Sidi Larbi Cherkaoui rassemble dans Puz/zle une communauté d’artistes à la Carrière Boulbon et Olivier Dubois nous propulse dans une «sensation du monde» avec 18 danseurs nus dans Tragédie. Josef Nadj dessine Atem le Souffle dans une boite de 4m2 avec Anne-Sophie Lancelin, Nacera Belaza présente Le Trait, Régine Chopinot raconte sa rencontre avec les danseurs calédoniens du Wetr et Romeu Runa des Ballets C de la B joue The Old King.

 

Poursuivre le théâtre populaire

Les directeurs disent poursuivre l’idéal du théâtre populaire de création voulu par Vilar. Ouvert à l’international comme jamais, regardant vers les musiques et les voix amplifiées, les technologies nouvelles de la scène, les questionnements universels qui traversent la planète, le festival de théâtre continue d’offrir peu de propositions dramatiques, assez peu d’artistes français, et désespérément peu de femmes. Reflet d’un paysage théâtral qui, négligé par le politique, a dû subir un repli idéologique ?

À ne pas négliger, parce qu’elles offrent au spectateur des parcours secondaires parfois plus passionnants que la programmation des vastes jauges : les découvertes de la Vingt-cinquième heure, les Sujets à vif (Jonah Boaker, Olivia Rosenthal, Michaël Allibert…), le Théâtre des Idées, le cycle des musiques sacrées et les lectures au Musée Calvet (Anouk Grinberg, Jean Rochefort, Denis Podalydès…).

DELPHINE MICHELANGELI et AGNÈS FRESCHEL

Juin 2012

 

Le Festival d’Avignon

Du 7 au 28 juillet

Avignon et le Grand Avignon

 

Festival d’Avignon
Cloître St-Louis
20 rue du Portail Boquier
84000 Avignon
04 90 27 66 50
http://www.festival-avignon.com/