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Entretien avec Christophe Chave, directeur de La Distillerie à Aubagne

Aubagne fait Place aux compagnies

Entretien avec Christophe Chave, directeur de La Distillerie à Aubagne - Zibeline

Pleins feux sur le dispositif phare de La Distillerie dont nous parle son directeur, Christophe Chave.

Zibeline : De quels constats êtes-vous parti pour créer Place aux Compagnies il y a 4 ans ?

Christophe Chave : D’abord d’une réflexion collective avec les structures culturelles de la Ville d’Aubagne -le théâtre Comoedia, la Médiathèque Marcel Pagnol et l’ex MJC Escale Saint-Michel-, sur le fait qu’une ville de 45 000 habitants devait pouvoir mettre en dynamique la création, la production et la diffusion du spectacle vivant, pour que les compagnies locales aient une meilleure lisibilité, une constance de production et une perspective de diffusion plus importante sur la région. J’ai toujours pensé qu’il était compliqué pour une compagnie de théâtre, en Paca, de bénéficier d’une production et d’une diffusion. Or il y avait ce lieu de fabrique à Aubagne, La Distillerie, qui pouvait réellement devenir un outil de travail.

Y avait-il alors des demandes de la part des compagnies ?

La ville d’Aubagne a mis en place, depuis de nombreuses années, une bourse d’aide à la création artistique locale, toutes disciplines confondues. Mais cette petite bourse, de 500 à 6000 euros suivant les projets, les oblige à créer sans les aider concrètement dans la production et la diffusion. Notamment avec l’institution et avec d’autres lieux partenaires de la région.

Depuis la création de Place aux Compagnies les demandes sont-elles en augmentation ?

Énormément ! Lors du coup d’essai de la 1re édition on a beaucoup travaillé avec des compagnies d’Aubagne, de Marseille, d’Aix, du 05… Aujourd’hui j’ai déjà des demandes pour l’édition 2020, voire 21, qui émanent de toute la région ! Il existe très peu de dispositifs de soutien à la production.

Les compagnies que vous aidez doivent-elles répondre à des obligations ?

Oui, mais elles sont légères. C’est de l’argent public, on est par exemple très attentifs à sa répercussion sur les salaires de l’équipe. On leur demande simplement de s’impliquer dans le processus (présence sur les temps forts, tables rondes, soirées d’ouverture, de clôture, conférences de presse…). Et puis on insiste beaucoup pour que tous aillent voir le travail des autres pour créer des échanges, des retours constructifs autour d’une création quelle qu’elle soit. Dans notre dispositif il n’y a pas que l’aspect de résidence et de lisibilité par rapport aux professionnels ; on attend aussi des compagnies un engagement politique, qu’elles défendent leur place de producteur, de création. Ce qui m’importe le plus c’est qu’il y ait cette dynamique de la création artistique qui m’est chère, et que les artistes reprennent leur place dans cette création artistique.

Sans forcément parler de suivi, est-ce que vous gardez un œil sur les artistes accueillis et leurs créations ?

Systématiquement, en automne, nous faisons une réunion bilan avec celles et ceux qui ont participé à l’édition de l’année en cours, pour faire le point sur leurs diffusions et productions.

Et puis il m’arrive d’en accompagner lors de rendez-vous professionnels avec des lieux à qui ils demandent une coproduction de finalisation ou de diffusion.

D’une édition à l’autre, est-ce que vous avez le sentiment que les possibilités de production se réduisent ?

Les baisses des dotations d’État ont une répercussion, immédiate ou à moyen terme, sur les productions du spectacle vivant. Mais je ne jette pas la pierre aux collectivités territoriales qui tentent de déployer d’autres dispositifs pour que les compagnies soient suivies au mieux dans leur étape de création.

Il faut savoir que la Région Sud, 2e après L’Île de France en nombre de compagnies, et sur un territoire plus important, reçoit 10 fois moins de budget de l’État pour accompagner et produire le spectacle vivant. Il y a un réel déséquilibre, un manque qu’il faut combler. Il faut donc absolument reconnaître l’existence des lieux intermédiaires, lieux de fabrique, de résidence. Pour moi Place aux Compagnies aurait dû exister de tout temps, en termes de production et de diffusion du spectacle vivant dans notre région ; il n’appartient à personne, chacun doit se sentir libre d’y participer. Je suis assez positif, et pour 2020, voire 2021, il y a des perspectives pour qu’il s’étende sur d’autres lieux intermédiaires. Nous en discutons avec le Comptoir de la Victorine, La Friche, L’Entre-Pont à Nice, ou d’autres lieux comme le théâtre Joliette, pour qu’on soit dans un cercle vertueux de l’accompagnement de la création artistique sur notre région.

Entretien réalisé par DOMINIQUE MARÇON
Mai 2019

Place aux Compagnies
Jusqu’au 26 mai
Divers lieux, Aubagne
ladistillerieaubagne.wordpress.com


Vers une culture sans artistes

Une table ronde qui réunissait le 2 mai à Aubagne des compagnies et des lieux indépendants a mis au jour une fracture douloureuse entre eux : si les uns sont fiers de libérer du temps de plateau et des moyens pour accueillir les compagnies en résidence alors même que leur cahier des charges ne les y oblige en rien, les autres soulignent, timidement, que cet accueil ne leur permet pas de se payer ni de créer des spectacles.

Le constat est le même pour tous : les compagnies ne bénéficient souvent que de quelques semaines de résidences fragmentées pendant plusieurs années : « On arrive le lundi, on s’installe, le mardi on travaille vraiment, le mercredi on fait des ateliers avec les primaires, le jeudi avec les collèges et les lycées, et le vendredi on remballe parce qu’il y a un spectacle le soir. » Quant aux présentations de sortie de résidence, les compagnies soulignent combien montrer un travail de quelques jours est périlleux : « Les programmateurs ont beau savoir qu’il s’agit d’une sortie de résidence, cela peut être rédhibitoire. » Globalement, ils regrettent aussi la position de dépendance dans laquelle ils sont plongés, vis-à-vis des financeurs publics mais aussi des programmateurs dont ils déplorent le manque d’écoute et de disponibilité, quand ceux-ci leur répondent qu’ils sont débordés et sans moyens. Alors les compagnies trouvent des expédients : elles mutualisent, lancent des crowdfundings, renoncent à demander des subventions et jouent en appartement, vivent du RSA. Car il est rare que les résidences de création se traduisent réellement en salaires.

L’inégalité territoriale des moyens alloués à la production par l’État (300 000 € seulement pour toutes les compagnies de PACA) et leur réduction au fil des années semblent, surtout aux plus jeunes, une fatalité. Le taux de syndicalisation des artistes et des compagnies indépendantes n’a jamais été aussi bas, et le Synavi (Syndicat National des Arts vivants) compte, en France, à peine 300 adhérents. Les artistes, jadis portés aux nues, sont aujourd’hui les parents pauvres du secteur culturel.

AGNES FRESCHEL
Mai 2019

Photo : La promenade -c- Cie En devenir