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Entretien avec Sam Stourdzé, maître d'oeuvre des Rencontres de la photographie en Arles... et ailleurs

Arles sans chapelle

Entretien avec Sam Stourdzé, maître d'oeuvre des Rencontres de la photographie en Arles... et ailleurs - Zibeline

Sam Stourdzé peaufine sa deuxième édition à la tête des Rencontres d’Arles. Avec une organisation par séquences, 40 expositions, et des ramifications passionnantes à Nîmes, Marseille et Avignon.

Zibeline : Vous avez pris la direction des Rencontres d’Arles depuis 18 mois. Quel a été votre parcours jusqu’alors ?

Sam Stourdzé : J’ai dirigé pendant 5 ans le Musée de l’Elysée qui comme son nom ne l’indique pas se trouve à Lausanne. C’est un des grands musées européens de la photographie. Avant cela j’étais commissaire d’exposition, j’ai notamment monté de grandes expositions comme celle sur Chaplin à Lausanne ou celle sur Fellini, au Jeu de Paume à Paris.

Vous définiriez-vous comme un historien de la photographie ?

Non. Je suis attaché à son histoire, mais mon métier, mon langage, c’est l’exposition. Être commissaire c’est concevoir, comme un auteur, un espace et un trajet, avec un point de vue. Mais aujourd’hui mon boulot c’est de passer la balle, aux artistes, aux commissaires d’expositions.

Et quel point de vue voulez-vous donner aux Rencontres ? Affirmer une esthétique, rendre compte des différents courants, inventer de nouveaux territoires, explorer la mémoire ?

Les Rencontres d’Arles ont 47 ans d’histoire, c’est un des plus importants festivals de photographie au monde. Il est de sa mission d’être un observatoire de toutes les pratiques de la photographie, sans chapelle, en faisant au contraire comprendre et en exposant toutes les tendances.

Lorsque Lucien Clergue a fondé les rencontres, la photographie n’était nulle part. Arles a permis cette rencontre entre un patrimoine exceptionnel et la création contemporaine. Entre l’architecture et la photographie. Avec Michel Tournier qui à l’époque produisait de petits bijoux à la télévision sur la photographie, et avec l’historien Jean Maurice Rouquette, il formait un trio inédit, pour exposer un art inédit dans les musées.

Vous parlez de pratiques. La photographie est la pratique artistique la plus courante et partagée des Français. Etes-vous attentif à cette dimension ?

Nous vivons dans une société dominée par les images. La révolution numérique est en marche, et le web bascule peu à peu du textuel au visuel. Les acteurs culturels et les artistes ont des choses à dire sur cette surabondance d’images, pour que notre rapport à ce qui constitue sans doute aujourd’hui la première sollicitation de nos sens et de nos pratiques ne soit pas laissé dans la main de Google image, photoshop et picasa. À l’école, on apprend à lire les textes, pas les images. Ou pas assez. Il est nécessaire de conserver des lieux où l’on pense l’image, où on les construit, où on les compose.

À propos d’éducation à l’image, la Rentrée en Images en septembre réunit de nombreux lycéens…

Oui, plus de 10 000 élèves, venus de 330 classes. Nous en refusons tous les ans hélas, notre quota maximal est rapidement atteint. Nous tenons beaucoup à cette dimension d’ouverture vers les scolaires, qui n’est pas à proprement parler pédagogique : les lycéens viennent ici pour éprouver des œuvres artistiques. Cette éducation à l’image par la confrontation aux œuvres sert surtout à montrer que d’autres images, composées, surprenantes, existent, et qu’il faut passer du temps à les lire, non à les recevoir passivement dans une immédiateté submergeante.

Comment avez-vous conçu les Rencontres cette année ?

Il y a 40 expositions en tout, groupées en grandes séquences dans lesquelles 3 ou 4 expositions se répondent. Une séquence sur la photographie de rue, une autre intitulée Africa Pop, deux sur la photographie et la culture populaire. Western Stories rappelle que la Camargue était un lieu de tournage, et Monstres&Co s’attache aussi au cinéma, à ses créatures hybrides, ses figures d’extraterrestres. Une autre séquence porte sur les nouvelles approches du documentaire, avec en particulier le chapitre 1 de l’Histoire de la misogynie de Laia Abril, sur l’avortement, et l’exposition Opération Condor de Joao Pina : elle pose le problème du témoignage lorsque tout a été systématiquement effacé, comme dans les dictatures sud américaines. La séquence Après la guerre, qui passe par la ligne Maginot et le 11 septembre, se demande aussi ce qui reste après la bataille.

Arles s’exporte aussi, avec Grand Arles Express…

Oui. Pour la première fois -on veut que cela perdure- les Rencontres seront à Avignon, avec le dernier travail d’Andres Serrano sur la torture à la Collection Lambert, et au Carré d’art de Nîmes avec un travail de Stéphanie Solinas sur les Dominique Lambert. Ce sont le nom et le prénom les plus portés en France, elle en a dénombré 147, en a contacté une quarantaine qui ont répondu à un questionnaire, et a travaillé sur l’identité qui s’altère… C’est une très belle exposition, un projet poétique, conçu aussi comme une enquête policière…

Et à Marseille ?

À la Villa Méditerranée l’exposition d’Alfred Seiland s’attache à l’empire romain, avec différents niveaux de lecture possibles. Esthétique, parce que c’est un grand photographe, mais l’exposition interroge aussi la sociologie, l’urbanisme, la question de la Méditerranée, dans son histoire et aujourd’hui. La Villa Méditerranée complète par sa compétence sur ces questions là notre compétence culturelle. Les photographies sont accompagnées des textes d’Alfred Seiland, qui parcourt l’Europe depuis 10 ans sur les traces du passé. Il y aura une centaine de photographies dans le porte-à-faux de la Villa.

Pourquoi cette volonté de sortir des murs arlésiens ?

Ce n’est pas une tentative de reconstitution de l’empire romain, lorsqu’Arles dominait la région ! Nous vivons dans un territoire à l’attractivité extraordinaire, avec une dynamique collective. Les visiteurs y vont de ville en ville, la concurrence touristique n’est pas entre Arles et Avignon ou Marseille, mais entre la Provence et Venise ou Barcelone. Ici nous avons une offre unique, patrimoniale, artistique, culinaire, un art de vivre. À Arles tout se fait à pied, et ce Small is beautiful est de plus en plus apprécié.

Quelle est la fréquentation des Rencontres ?

Il y a eu l’an dernier 93 000 visiteurs payants. Soit, si on compte les entrées dans chaque exposition, 800 000 entrées. Dont 80 000 Arlésiens, soit 20 % des habitants qui viennent voir les expositions, gratuitement s’ils s’inscrivent.

Le prix d’entrée pour les autres ?

37 € le pass, 30 € le pass journée, 5 ou 6 € l’exposition seule. Avec des tarifs réduits, et des forfaits spéciaux en septembre.

Entretien réalisé par AGNÈS FRESCHEL
Juin 2016

Les Rencontres de la photographie
4 juillet au 25 septembre
Arles

Grand Arles Express
Villa Méditerranée
, Marseille
Collection Lambert, Avignon
Carré d’Art, Nîmes

04 90 96 76 06
www.rencontres-arles.com

Photo :

GR2 : Alfred Seiland, Canal de Corinthe, Isthmia, Grèce 2014. Conçu par Néron en 68, achevé en 1893