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Mutation d'Arles, avec les subsides de la milliardaire Maja Hoffman

Arles, ou la mutation par l’Art

Mutation d'Arles, avec les subsides de la milliardaire Maja Hoffman - Zibeline

Maja Hoffman, mécène richissime, transforme spectaculairement sa ville d’adoption.

Arles, la plus vaste commune de France, est aussi l’une des plus pauvres, et des plus singulières. Prise entre deux régions, gouvernée par une mairie communiste mais tentée par le FN qui de l’autre côté du Rhône fait des ravages, la ville se définit par ses hésitations. Entre eaux stagnantes et courantes, patrimoine antique et médiéval, entre traditions provençales et musiques du monde, corridas et flamands roses, la ville ne cesse d’affirmer ses singularités paradoxalement multiples, et son détachement de Marseille dont elle ne veut pas jouer la sous-préfète. Maja Hoffman, héritière des inestimables laboratoires pharmaceutiques Roche, aime ces contradictions depuis l’enfance, et veut grâce à sa fortune bien engagée vers l’art contemporain changer le visage mouvant de sa ville…

Culture washing ?

La mutation est en cours. Les subsides de la milliardaire ont boosté, pendant dix ans, les Rencontres Internationales de la Photographie, avant de provoquer semble-t-il la démission de leur président François Hébel. Car dans les anciens ateliers SNCF qui abritaient en partie les Rencontres, un projet pharaonique est en train de naître : d’ici à 2018, un imposant bâtiment de verre de 57 mètres de haut, dessiné par Frank Gehry, verra le jour. Un investissement de 150 millions d’euros pour cette Fondation Luma, qui devrait former des artistes au contact des plus grands, exposer, travailler à faire naître de nouveaux croisements entre musique, architecture et arts visuels contemporains.

Le centre de la ville est lui aussi transformé : en rachetant l’hôtel particulier qui abritait la Banque de France, et en y logeant l’association Van Gogh, Maya Hoffman a offert un magnifique musée à la ville. Une chance inespérée, selon les élus, d’autant qu’elle contribue aussi à rénover les rues alentours, transformant la ville au patrimoine incomparable, mais sinistrée après les inondations et qui peinait à restaurer ses richesses. Une des seules ressources économiques de la ville d’Arles réside dans son activité touristique, essentiellement culturelle. Avec des manifestations dont profitent aussi les habitants, et qui s’appuient également sur les équipements muséaux du département (Musée Antique et Museon Arlaten), sur le Musée Réattu, le Festival les Suds, Actes Sud, le Collège International de Traduction Littéraire, la programmation musicale du Méjan, le Théâtre, et l’activité fourmillante d’une série de petits lieux, galeries, librairies… qui complètent les activités des Fondations Hoffman et sont loin de se plaindre du regain d’intérêt qu’elles provoquent.

Une belle renaissance semble avoir lieu, entre subsides privés et investissement public tous deux bien pensés, dans leurs équilibres et leurs ambitions. Un modèle rare. Exportable ? Les mécènes éclairés ne courent pas les rues…

Expo à (la) Van Gogh

Le succès de l’exposition inaugurale, à la Fondation Van Gogh, ne masquait pas ses défauts, revers d’ailleurs excusables de son ambition. Énorme, entassant les œuvres et les esthétiques dans un espace cloisonné, cette première exposition ouvrait grand les appétit, mais ne laissait pas le temps de respirer et sentir les œuvres. La deuxième exposition se veut plus cohérente, et était annoncée comme entrant en résonance avec le tableau de Van Gogh, L’autoportrait à la pipe et au chapeau de paille.

Et si l’argument est victime du feu de la paille évoquée, le plaisir de (non) peindre reste intact !

Yan Pei-Ming s’impose par ses très grands formats où s’épanouit l’acte pictural. Le sujet du tableau se confond avec le travail en larges empâtements, dont on peut prendre la mesure dans la vidéo proposée. Le cadrage déréalise le sujet, particulièrement avec des plans très rapprochés, évoque parfois une vision photographique, pour relever de la monumentalité de la peinture d’histoire. Les boat people représentés sont les aventuriers de nos traversées maritimes mortifères, mais évoquent aussi un Radeau de la méduse tragiquement actualisé. Ici la narration se concentre : un prie-Dieu mute en portrait. Elle se réduit au profit de la présence de la peinture, de son impact psycho-physique. Et le sujet surgit et s’y perd avec une énergie délectable, d’autant que le peintre pour une fois a réintroduit la couleur dans les habituels camaïeux de gris. Et que la salle où il expose ses grands formats s’offre comme une nef sacrée : à l’inverse de l’accrochage inaugural, les espaces  respirent, les grands formats se répondent de mur à mur…

À l’étage, un best of pour Bertrand Lavier. On retrouve une sélection de ses œuvres emblématiques tournant autour du pot de son concept de «touche Van Gogh» : il aussi l’auteur du portail d’entrée de la Fondation. L’argument de L’affaire tournesols n’est pas non plus des plus explicites. Tintin n’est pas là, pas plus que les tournesols de Vincent. Mais le conceptuel-peintre réussit une subtile confrontation entre le portrait au chapeau de paille peint et son reflet brouillé dans le miroir qui lui fait face. Dans la pièce exiguë le visiteur est pris en sandwich entre les différentes représentations dont la sienne reflétée, imparfaite. Le jeu sur le sens des images s’affirme dans (et en surface) des panneaux d’autoroute signalant un site remarquable. Paysage aixois, réalisé pour l’occasion, s’amuse du stéréotype véhiculé par la communication touristique.

L’exposition soulève la difficulté de la référence et/ou de l’hommage en art. L’argument du portrait Van Gogh comme L’affaire tournesols posent la question éternelle : que peindre, et comment, aujourd’hui ?

Les catalogues respectifs, aux éditions des Presses du réel, rendent hommage aux agaceries de Bertrand Lavier, qu’elles explicitent. Un peu moins à Yan Pei-Ming, parce que le lyrisme de ses grands formats admet moins bien la réduction, fut-ce dans un beau livre. Allez voir !

AGNÈS FRESCHEL et CLAUDE LORIN
Octobre 2014

Night of colours
L’affaire tournesols
jusqu’au 26 avril 2015

Photo :Bertrand Lavier, Paysage aixois, 2014 © C.Lorin-Zibeline


Fondation Vincent Van Gogh
35 ter rue du Docteur Fanton
13200 Arles
04 90 93 08 08
www.fondation-vincentvangogh-arles.org