La domination masculine et l'androcentrisme

Andros, ça c’est fort de…

La domination masculine et l'androcentrisme - Zibeline

À l’heure où le cinéma et le théâtre choisissent la domination masculine comme thème et titre, une mise au point s’impose.

On n’a pas attendu Pierre Bourdieu pour analyser la domination. «Comme la force est toujours du côté des gouvernés, les gouvernants n’ont rien pour les soutenir que l’opinion» constatait David Hume en 1752 dans son Essai sur les premiers principes du gouvernement. Il suffit de remplacer gouvernants et gouvernés par dominants et dominées pour que la modernité de Hume saute aux yeux.

En revanche l’implacable sexisme des plus grands penseurs est un invariant dans l’histoire, Olympe de Gouges exceptée évidemment ! Les préjugés sexistes et aussi racistes sont les plus imprégnés dans les mentalités, parce que véhiculés depuis des millénaires comme des vérités. En revanche les inégalités sociales et la croyance en dieu(x) ont souvent été attaquées, analysées, depuis la condamnation de Socrate par exemple.

Venons-en aux femmes. En nous demandant d’abord, puisqu’elles sont assez grandes et nombreuses pour se défendre, pourquoi un homme (andros1) s’intéresse à leur domination. Tout comme le combat pour le mariage gay il est des causes aux apparences particulières qui en fait dégagent des possibilités d’émancipation pour l’humanité entière : le combat pour l’égalité n’est pas seulement un combat de principe, il ouvre la voie à des formes de vie meilleures. Que serait une société où tous pourraient théoriquement se marier ? Une société où la femme serait l’égale de l’homme ? Une société où la bêtise et les truismes, prétendues vérités d’évidence, reculeraient. Plus de sexe faible, plus de «un papa une maman»…

Car qu’est-ce que la domination masculine telle que les hommes (anthropos) la vivent ? C’est l’androcentrisme, les principes masculins posés comme base sociale. Soit la dévolution à la femme de tâches familiales supplémentaires et ingrates. Soit encore le plafond de verre pour les diplômées et le plancher collant pour les sans diplômes, qui font qu’elles n’accèdent jamais aux directions et occupent massivement les emplois les moins payés. L’androcentrisme c’est aussi attendre des femmes qu’elles parlent moins et moins fort, qu’elles n’interrompent pas, qu’elles s’intéressent à la santé et l’éducation mais pas à la politique et aux idées, à moins de renoncer à leur féminité…

Mais il s’agit là des structures visibles ; l’apport de Bourdieu dans la sociologie est l’insistance sur le symbolique : tout comme dans la reproduction des classes sociales ce n’est pas tant la richesse transmise qui cause la reproduction des inégalités, mais l’invisible, à savoir le capital culturel : c’est la manière dont les parents parlent à la maison, et dont les représentations sociales prolongent les clichés qu’elle véhicule, qui détermine la position des enfants.

L’ordre symbolique

Dans l’ordre de la domination masculine, la véritable violence symbolique est son intériorisation par les dominants, c’est-à-dire par les hommes qui ne peuvent vivre autrement leur relation aux femmes, et par les dominées, c’est-à-dire les femmes, de l’ordre androcentrique hérité depuis des millénaires : Andros va jouer à la pétanque et sa femme débarrasse. Normal, se dit-il, elle n’aime pas la pétanque ; normal se dit-elle, je nettoie mieux que mon andros, c’est naturel.

Comme dans le combat contre l’homophobie, l’ennemi principal est toujours l’illusion que la Nature existe. Rien n’est moins naturel aux hommes (anthropos) que le naturel. C’est une grille de référence produite par les hommes (andros ?). On y a mis des valeurs, le fort-le faible, et Spinoza a très vite vu qu’on l’avait personnifiée : Deus sive natura, la nature ou dieu, c’est la même chose.

Ainsi le corps des femmes sert de support à des procédés de légitimation de la violence symbolique. Le regard croit voir dans le corps féminin des éléments objectifs comme l’intériorité, l’absence (de pénis), la pénétration, la fragilité… Les descriptions médicales du Moyen Âge, des tapisseries, décrivent le vagin comme un phallus inversé ; le corps ainsi construit devient une légitimation de comportements «naturels», des positions sociales, protectrices, sexuelles. La violence symbolique est alors cette relation de causalité circulaire : visiblement, le dominant est dominé par sa domination, ne peut en sortir, et la domination n’est possible qu’avec la complicité de la dominée.

Pourquoi en est-on là ? Par la déshistoricisation : mot barbare qui exprime le rejet de l’histoire pour la transformation de l’arbitraire social en naturel prétendu. La domination masculine ne va pas de soi ; par delà le très subjectif droit du plus fort démonté par Rousseau, objectivement, il semble que ce soit la femme qui ait le pouvoir suprême : celui de mettre au monde l’humanité. D’où cette violence des hommes à leur égard, pour masquer ce privilège ou le faire passer pour une tare.

Ainsi depuis des siècles cet ordre de domination doit se reproduire artificiellement ; comme le disait Hume pour les gouvernants, l’androcentrisme s’appuie sur les institutions, l’opinion, l’État, l’École pour se recommencer sans cesse.

«Ce sont ces forces, et non l’unité domestique à laquelle s’attaque un certain féminisme, qu’il faut neutraliser pour libérer les forces de changement» expliquait Bourdieu. L’égalité doit se poursuivre par la loi, et dans les institutions.

RÉGIS VLACHOS

Février 2013

 

1 Le mot homme en français, trop ambigu, confond le mâle et le genre humain ; on emploiera donc ici andros et anthropos