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L’augmentation prohibitive des loyers menace les librairies indépendantes à Aix

Aix aime moins les livres ?

L’augmentation prohibitive des loyers menace les librairies indépendantes à Aix - Zibeline

Réputée pour ses librairies indépendantes et son amour de la littérature, Aix-en-Provence accuse le coût de sa transformation urbaine.

Installée depuis 1936 sur le Cours Mirabeau, la Librairie de Provence fait partie du patrimoine aixois : sa fermeture définitive est annoncée pour mars prochain. Son directeur, Christophe Lépine, affirme que les tentatives de médiation, auprès des députés, de la mairie, n’ont rien donné de concret pour le moment. Une pétition en ligne a recueilli plus de dix mille signatures à ce jour et souligne l’augmentation prohibitive des loyers en centre-ville.

La déléguée du personnel de la librairie est plus précise. « On a su fin novembre que la librairie allait fermer. Précédemment il y a eu des études pour réduire la surface de vente, mais comme cette réduction engendrait une baisse du chiffre d’affaires, on n’arrivait pas à récupérer : les loyers, surtout à l’avant du magasin, sont très élevés, de l’ordre de 1500€ le m2 par an ! Même en se séparant d’une partie on ne diminuait pas la proportion des charges locatives qui représentent 11% du chiffre d’affaires. Au départ, les loyers étaient bas -il y a cinq propriétaires- mais certains héritiers les ont fait augmenter, on a perdu un premier procès et cela a fait boule de neige. Je crois qu’en dix ans les éditions Eyrolles, qui possèdent la librairie, ont réinjecté cinq millions d’euros pour compenser la hausse des prix. »

En cause également, une diminution du chiffre d’affaires : la FNAC et le réaménagement du quartier Sextius ont dévié la clientèle vers les nouveaux magasins, et le centre-ville est moins praticable : « Depuis le Bataclan fin 2015, le cours Mirabeau est fermé par des blocs de béton pour empêcher la circulation. Les gens commandent de chez eux, la fréquentation a baissé et les loyers ont augmenté sans régulation. Actuellement nous sommes vingt et un employés en CDI et trois en CDD. Nous sommes complètement indépendants. Certains soutiens nous font chaud au cœur mais l’évocation d’une fermeture est comme un deuil quotidien. Il faudrait que l’on puisse avoir des locaux avec des loyers symboliques, et seule une réelle volonté politique peut le permettre. Que veut-on faire du cours Mirabeau dans cette ville de culture ? »

Spécialisation

Le Cercle des Arts a dû fermer ses portes au bout de quatre années passionnantes, au cours desquelles la petite librairie indépendante spécialisée dans les ouvrages d’art a organisé expositions thématiques, rencontres, signatures, conférences, performances… « Si nous n’avions pas été propriétaires des murs, nous n’aurions jamais peu nous lancer dans l’aventure, confie Jesshuan Diné qui a fondé ce lieu atypique et convivial avec sa compagne. Et pourtant nous étions quasi bénévoles ! »

Certes, il y a eu les travaux d’Aix, mais aussi l’achat des livres sur Internet. « L’enjeu est d’amener les gens à la librairie, qu’ils prennent ce temps-làPour rivaliser avec les gros commerces de type supermarché qui proposent les mêmes titres, il faut associer le livre à d’autres activités. D’où le genre du « café-évènementiel », dans lequel se crée un espace de convivialité. Mais il nous a fallu renoncer, nous espérons pour un temps seulement, à ce lieu de partage : nous ont manqué le temps (nous avons chacun un autre métier), ainsi que le retour sur investissement financier, et la reconnaissance des institutions. La décision d’arrêter a été très difficile à prendre, mais était inévitable dans le contexte actuel. »

Diversification

La librairie Le Blason, nichée au 2 rue Jacques de la Roque, tient bon, et s’en sort plutôt bien au vu du contexte général des librairies aixoises. « Ce qui la sauve, c’est d’être spécialisée, sur Aix et la Provence, sourit la fée des lieux, Rita Fidone. La clientèle sait pourquoi elle vient : beaux livres, langue provençale, cuisine, rando, mais aussi de la littérature. En un petit espace, on trouve une grande variété, un choix très éclectique, du plus léger au plus pointu, et le public est éclectique également, touriste qui rentre pour une carte postale et s’étonne de découvrir une telle richesse livresque, nouveaux aixois qui souhaitent s’approprier l’histoire d’Aix, enfants qui offrent des souvenirs à leurs parents… Vite on se rend compte que la librairie ne véhicule pas que des clichés, permet d’approfondir analyses et connaissances et offre, au gré des rencontres avec les auteurs (au rythme d’une chaque samedi), un panel généraliste. Mais surtout, les clients sont les piliers du lieu, on s’y sent comme à la maison. Une complicité s’installe, spontanée », sans doute grâce à la qualité lumineuse de l’accueil, de l’écoute intelligente des uns et des autres, qui fait de cette librairie un espace de rencontre, de vie. « Quand on va au Blason, il faut s’habiller »déclare un client, tandis qu’un autre affirme : « On vient pour les conseils, il y a aussi un côté militant de l’achat qui soutient la librairie ». C’est le matin, les gens défilent, certains pour commander, d’autres pour découvrir des nouveautés, se renseigner, bavarder un moment… la librairie écrit sa propre histoire, emplie d’anecdotes et de chaleur humaine.

Maryvonne Colombani
Janvier 2018

Photo : Librairie de Provence -c- M.C.