Entretien avec Macha Makeïeff, qui signe une adaptation très personnelle de Boulgakov

À la Russe !

• 6 octobre 2017⇒20 octobre 2017 •
Entretien avec Macha Makeïeff, qui signe une adaptation très personnelle de Boulgakov - Zibeline

Macha Makeïeff ouvre la saison de la Criée avec une création aussi personnelle qu’universelle : La Fuite de Boulgakov parle de son histoire, et de celle de tous les exils.

Zibeline : La Fuite est un texte de Boulgakov peu connu en France. C’est une pièce de théâtre ?

Macha Makeïeff : Oui, écrite pour la scène au moment où Boulgakov commençait Le Maître et Marguerite, et travaillait au Théâtre d’Art. Une pièce conçue pour le plateau, mais immédiatement interdite de publication et de représentation. Elle n’a donc jamais été montée en France, et en Russie depuis très peu de temps.

Interdite pourquoi ?

Parce qu’elle ne répondait pas, dans les années 30, au conformisme réaliste et à l’éloge des Soviets. Boulgakov se place du côté des vaincus et prend oniriquement la route de l’exil. Ce n’est pas une pièce politique, mais elle est absolument libre : fatigué d’être un artiste empêché d’écrire, Boulgakov ne prend pas le parti des Russes Blancs, il ne fait pas leur éloge, mais il met en scène la décomposition des cœurs et des âmes, des hommes, lorsqu’ils sont amenés à fuir, et placés face à leur défaite. La Fuite est une suite de 8 songes qui s’enchaînent, avec une introduction discrète du fantastique, des personnages qui disparaissent, des objets qui passent d’un rêve à l’autre. Et aussi l’humour de Boulgakov, un rythme de vaudeville, une ironie constante. À la Russe !

Cela fait aussi écho à votre histoire familiale…

Évidemment. Cette année 20/21, année de la défaite des Russes Blancs, est celle où mes grands-parents ont pris la route de l’exil. Année où le général Vranguel recule jusqu’en Crimée, est défait à Sébastopol par les Rouges. Mes grands-parents sont descendus jusque là, sont passés comme dans la pièce par Constantinople, puis ont attendu qu’un rafiot les emmène vers Marseille. La Fuite va jusqu’à Paris, mais c’est le trajet commun des Russes Blancs. Celui que Boulgakov a reconstitué 10 ans après depuis l’Union Soviétique à partir de récits d’exil. Celui qui constitue pour moi une archéologie de la Russie, le pont entre les fragments de mon enfance, les récits écrits au-delà de la ruine de l’exil. Mes grands-parents hallucinés avaient retenu de cette période extrêmement déchirante de l’exil des fragments sans queue ni tête. Comme la plupart des Russes Blancs que j’ai rencontrés ils voulaient la fin des Tsars et se sont sentis trahis dans l’idéal révolutionnaire qu’ils partageaient au départ. C’est le cas de Pasternak, ou de Boulgakov, des artistes empêchés d’écrire qui crevaient littéralement de faim….

Oui c’est un spectacle qui dans ma vie a une place particulière, vitale. Cela commence par les souvenirs d’une petite fille de 10 ans dans les années 60, avant de glisser dans la pièce de Boulgakov, que j’ai adaptée. Cela aussi bien évidement fait écho aux exils d’aujourd’hui en Méditerranée. Et plus métaphoriquement à tout ce qui fuit et échappe, à la vie qui s’écoule en dépit de ce qu’on voudrait en retenir… Le dernier tableau, que j’ai adapté aussi, fait place à la rédemption.

Et vous le créez en octobre 2017…

Oui ! Figurez-vous que je n’avais même pas conscience de ce centenaire ! 100 ans après la fracture, exactement ! Je fréquente ce texte depuis longtemps, j’ai beaucoup tourné en rond autour, mais c’est seulement après avoir décidé de le monter, après avoir commencé à travailler, que j’ai réalisé la coïncidence, forcément signifiante, de cet octobre 17…

Vous dites fracture, et pas révolution ?

L’abandon progressif des petites gens, la privation totale de liberté de penser, de s’exprimer, c’était la trahison du rêve révolutionnaire.

Et comment mettez-vous en scène ces trahisons et cette fuite ?

Avec toute le joie possible, toute cette joie russe si particulière. Avec des danses, des chants populaires et Tchaïkovski, avec des lumières oniriques travaillées par Jean Bellorini, avec un décor qui change d’un songe à l’autre mais des objets qui construisent de petits scénarios parallèles. Ça bouge beaucoup, mes 11 acteurs sont fantastiques, il y a une petite fille et une chanteuse lyrique, deux femmes fortes qui jouent des rôles d’hommes parce que ma grand-mère, quand elle racontait la Russie, incarnait tous les personnages, et que ses femmes étaient des guerrières…

Trissotin a beaucoup tourné. La Fuite prend elle la suite ?

Oui, le spectacle est programmé à Lyon, Angers, Saint Denis, une première série avant janvier, une autre plus tard dans la saison…

Et la Criée va bien ?

Oui ! Les réservations n’ont jamais été aussi nombreuses, le succès de Trissotin nous a permis d’investir dans la production, et j’espère faire venir de plus en plus de productions internationales. Tout va bien !

AGNÈS FRESCHEL
Août 2017

La Fuite! Comédie fantastique en huit songes…
6 au 20 octobre
La Criée, Marseille

Photo : Macha Makeïeff -c- Olivier Metzger


La Criée
30 Quai Rive Neuve
13007 Marseille
04 91 54 70 54
http://www.theatre-lacriee.com/