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Théâtre : trois directeurs avignonnais évoquent le service public

À Avignon, le service public de culture

Théâtre : trois directeurs avignonnais évoquent le service public - Zibeline

En mai, sept directeurs avignonnais se réunissaient pour affirmer un esprit commun de service public. Rencontre avec trois d’entre eux.

Paul Rondin est le directeur délégué du Festival d’Avignon, nommé et subventionné par la puissance publique. Claire Wilmart (L’éveil artistique, scène conventionnée jeune public) et Isabelle Martin-Bridot (Les Hivernales, Centre de Développement Chorégraphique National) dirigent des structures labellisées par l’État et ont, comme Alain Timár (Théâtre des Halles) et Alain Cofino Gomez (Théâtre des Doms, théâtre de la création belge francophone), une activité à l’année, avec une programmation particulière durant le Off. Quant à Fida Mohissen (le 11 Gilgamesh Belleville) et Pascal Keiser (La Manufacture), ils proposent durant l’été une programmation remarquable de créations contemporaines, issues largement du théâtre public. Ensemble, dans une tribune cosignée, ils défendent l’idée d’un service public de la culture.

Zibeline : Pourquoi cette alliance entre des structures avignonnaise si différentes, et qu’est ce qui vous unit ?

Paul Rondin : Avant tout la conscience que la politique publique recule face à la loi du marché, que quelque chose est en train de se casser. Or tous ici, malgré nos différences structurelles, nous défendons un théâtre de service public.

Pascal Keiser : Nous ne sommes pas si différents. Nous programmons les mêmes artistes, qui passent du In au Off, tout comme le public, qui circule. Olivier Py, à son arrivée, a permis d’assumer ce lien entre deux festivals qui ne voulaient pas se parler jusque là.

Vous acceptez qu’on dise In et Off ?

Paul Rondin : Ah non, cela induit une sorte de parallèle entre nous. Nous sommes, historiquement, structurellement, le Festival d’Avignon, c’est-à-dire que nous produisons et coproduisons les artistes, nous les payons pour jouer, et non l’inverse. Cela n’empêche pas de reconnaître le travail de service public accompli par certains théâtres du Off. On devrait dire des Off d’ailleurs, et qu’ils s’organisent à partir de certains critères, mais ce n’est pas à moi de le dire.

Justement, quels sont ils ces critères de service public qui vous rapprochent ?

Pascal Keiser : Nous ne sommes pas subventionnés directement mais accueillons des compagnies qui le sont, et nous sentons animés sinon par des missions, du moins par un esprit de service public. Au-delà du financement, nous faisons le travail, nous allons à Saint Chamand, dans les collèges, expliquer, rencontrer, nous ouvrons les plateaux, nous accompagnons les artistes vers les publics, parce que nous pensons qu’il est important que chacun ait accès à cela.

Claire Wilmart : On est là pour que des artistes rencontrent des spectateurs. Pars pour développer un marché.

Pourtant à la Manufacture les créneaux sont plutôt chers…

Pascal Keiser : Ce n’est pas le propos, nous pratiquons tous à peu près le même prix, pour programmer du théâtre public ou privé. À la Manufacture il n’y a pas de projet privé, tous sont subventionnés, tous sont des créations. Dans l’équipe on a tous un boulot à l’année et on ne gagne pas notre vie par l’exploitation du Festival. L’argent des créneaux sert à accompagner les artistes, pour la technique, la médiation des publics, la communication, le personnel… Nous ne faisons pas de bénéfices, et nos comptes sont publics.

Est-ce le rapport au public qui définit un projet de service public ?

Claire Wilmart : Evidemment, il s’agit d’établir une relation qui n’est pas de l’ordre de la consommation, avec des propositions qui ne sont pas de l’ordre du divertissement, mais qui permettent de libérer notre imaginaire

Paul Rondin : et de « construire notre libre arbitre » comme nous l’avons écrit. Nous sommes persuadés du rôle sociétal de l’art, et qu’il est indispensable à la vie démocratique.

Cette mission de service public, qu’on vous a attribuée ou que vous adoptez par conviction, ne reposerait-elle pas plutôt, ou aussi, sur les choix artistiques que vous opérez, sur l’émergence, la création, et sur des convictions esthétiques ?

Claire Wilmart : Bien sûr. On a tellement pris l’habitude de justifier notre existence et nos financements par notre utilité sociale que l’on n’a plus le réflexe de ces arguments.

Paul Rondin : Oui, et au fond c’est cela qui nous rapproche avant tout, l’exigence artistique, la conviction esthétique

Pascal Keiser : Le fait de dire à un artiste, « non tu n’es pas encore prêt, pas cette année, pas avec ce spectacle » passe bien avant le fait qu’il est prêt à louer un créneau. Ne prendre que des spectacles que nous avons envie de défendre, et pas du bout des lèvres : nous voulons les aider et les suivre dans le processus de création, de diffusion, leur donner de la visibilité, leur faire rencontrer le public quand ils sont prêts, à plusieurs étapes de leur création.

Paul Rondin : Oui, c’est important. Dire non, avec le risque assumé de se tromper, ça ne rend pas très populaire, mais c’est nécessaire : nous invitons le public à rencontrer des spectacles, à donner de son temps et de son argent, mais surtout de sa capacité imaginaire. On ne peut lancer cette invitation que si on est convaincu que la rencontre se fera.

Cet esprit là, de service public, est en recul partout : seuls les cheminots peut-être le défendent encore, ou les profs, qui font passer les intérêts du transport ou de l’éducation avant leur intérêt professionnel. N’est-il pas dépassé ?

Paul Rondin : Si l’on veut que des artistes émergents puissent émerger, si l’on veut que le théâtre et l’art puissent s’adresser à tous, on ne peut pas compter sur le privé. C’est le sens exact de la déclaration commune que nous avons faite. Et tant que nos théâtres seront pleins, et ils le sont, cet esprit là sera vivant.

Entretien réalisé par AGNÈS FRESCHEL
Juin 2018