L'avenir des cinémas César/Variétés, un enjeu politique et culturel pour le Centre Ville de Marseille

37, Rue Vincent Scotto

L'avenir des cinémas César/Variétés, un enjeu politique et culturel pour le Centre Ville de Marseille - Zibeline

Le Mépris

Le 13 janvier, les personnels des cinémas César/Variétés se sont mis en grève. La plupart n’avaient perçu ni leur salaire de décembre, ni le treizième mois conventionnel. Ces derniers mois, les retards de paiement, récurrents depuis de nombreuses années, étaient devenus systématiques et intolérables. Les courriers adressés à leur patron, Galeshka Moravioff, restent sans réponse. « Cela ne nous étonne pas, nous a déclaré le délégué du personnel, c’est son mode de gestion habituel. Cynisme et irrespect. On ne sait rien. Les rumeurs courent, laissant les personnels dans le stress. M. Moravioff se moque du code du travail et de la relation sociale avec les personnes. Pas de formation continue, et des complémentaires retraite pour lesquelles nous sommes très inquiets ». Cette inquiétude est d’autant plus vive que les huissiers passent régulièrement au César, qu’une procédure avec la Mairie est en cours pour défaut de paiement des loyers des locaux dont elle est propriétaire, et qu’après les fermetures des salles du groupe Moravioff à Lyon en 2009, Rouen en 2014, le cinéma St Lazare Pasquier à Paris a fait l’objet tout récemment d’une procédure d’expulsion. Cette fois, à la suite de leur grève, les salariés des Variétés ont déposé 10 dossiers aux prud’hommes pour l’obtention du 13e mois.

À bout de souffle

Contacté par téléphone, Galeshka Moravioff impute ses difficultés au CNC qui ne lui aurait pas accordé les subventions accompagnant le passage au numérique auxquelles il prétendait, et à qui il a intenté un procès pour les récupérer. En attendant cette hypothétique manne, il serait en pourparlers avec un autre groupe susceptible de le remettre à flot, mais dont il n’a pas souhaité révéler le nom. Il s’engage à régler les salaires de janvier et envisagerait même de venir voir ses salariés à Marseille, ce qu’il n’a pas fait depuis bientôt 3 ans ! Peut-être pourrait-il rencontrer à cette occasion Jean-Claude Gaudin, un rendez-vous qu’il appelle de ses vœux nous a-t-il dit, tout en déplorant l’absence d’une vraie politique nationale de gauche et la fermeture de salles indépendantes en France, y compris quand elles sont rentables, à l’instar de celle du Star de Cannes.

Il était une fois Artplexe

Face à ce discours, Mme d’Estienne d’Orves, en charge de la Culture à la Mairie de Marseille, a réagi. Selon elle, M. Moravioff a déjà été reçu plusieurs fois à la Mairie qui a déployé tous les efforts possibles pour trouver des solutions et lui a proposé des échéanciers. Le montant actuel des arriérés dus par la SARL atteignant 300 000 euros, elle ne voit pas comment, malgré le « travail formidable » de l’équipe, négocier avec M. Moravioff.

Anne-Marie d’Estienne d’Orves, qui parle déjà du cinéma Les Variétés à l’imparfait, se montre enthousiaste sur le projet Artplexe, ce « complexe culturel à dominante cinématographique sur la partie haute de la Canebière » approuvé par le Conseil municipal du 13 avril 2015 et le trouve « plus réaliste, plus raisonnable » que feu le projet MK2 de Karmitz défendu en son temps par M. Mennucci : 7 salles, un parking, un resto, une librairie, une galerie et… un fleuriste (?) en lieu et place de la mairie de secteur 1/7 avec l’ambition confiante d’obtenir le label art et essai. Nous aurions aimé demander à Jean Jacques Léonard et Gérard Vaugeois, porteurs de ce projet ce qu’ils entendaient par «art et essai», leurs déclarations dans la presse, parlant de Woody Allen et de Spielberg, qui, s’ils relèvent bien de l’art, n’en sont vraiment plus à l’essai ! Leur demander aussi s’ils ont prévu de programmer les films du cinéma indépendant qui ne sont pas en DCP ou des œuvres sans distributeur.

Galeshka Moravioff doute du montage financier de l’opération Artplexe et de sa faisabilité. Et, semble-t-il, il n’est pas le seul. De plus, de l’accord de principe d’une mairie au permis de construire soumis à la décision des Bâtiments de France et au recours des tiers, la route est parfois longue. Malgré notre demande, nous n’avons pu obtenir de réponses de la mairie de secteur.

Match point

Pour les salariés du César/Variétés, la situation semble inextricable. Outre les problèmes financiers qui génèrent des conflits avec certains distributeurs que M. Moravioff ne paie pas et qui lui refusent les films, seules 4 salles sur 5 fonctionnent aux Variétés (problèmes de chauffage, de vétusté des équipements). Le lifting des deux cinémas demanderait des fonds conséquents. L’équipe en place fait des prouesses. Malgré la perte du label Art et Essai en 2011 et de la subvention afférente, elle multiplie les événements, les avant-premières (quand c’est possible !), invite des réalisateurs défendant un cinéma fragile qui ne trouve plus guère d’écran à Marseille. Le dernier cinéma encore présent sur La Canebière (dont les élus ne cessent de prôner la « redynamisation »), accueille de nombreux festivals comme le FID, Cinepage, FFM, ZeFestival… Il est devenu un lieu que le public et toutes ces associations partenaires ont fait leur. Qu’adviendra-t-il de ces manifestations si « leur » cinéma disparaît ? Mme d’Estienne d’Orves s’engage à recevoir les partenaires pour trouver des solutions. Et il semblerait que certains personnels pensent déjà à la possibilité de reprendre, en cas de liquidation, leur outil de travail.

L’Enjeu

Il y a là, manifestement, des enjeux de politique culturelle majeurs. Face au déficit de places ciné à Marseille (9,6 fauteuils pour 1000 habitants alors que Lyon en compte 36), les projets ont fleuri : celui quatre étoiles de Luc Besson à La Joliette qui a obtenu son permis ou Bleu Capelette, un cinéma de 12 salles, exploité par Pathé et le groupe Tarizzo. Des multiplexes aux démarches essentiellement commerciales. Il ne reste plus à Marseille qu’un seul cinéma Art et Essai, l’Alhambra dans le 16e arrondissement. La Buzine, subventionnée par la Ville n’a pas tenu ses promesses. Et à côté du beau travail du Gyptis à la Belle de Mai, serait-ce si « irréaliste » de maintenir en centre-ville une structure qui saurait imposer son modèle en s’appuyant sur la compétence des équipes et la curiosité bien réelle des cinéphiles marseillais ?

ANNIE GAVA, ELISE PADOVANI
F
évrier 2016

Photo : Annie Gava

Cinéma Les Variétés
37 rue Vincent Scotto
13001 Marseille
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