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MP2018, de beaux événements qui ne sauraient tenir lieu de politique culturelle

Une bouteille et des copains

MP2018, de beaux événements qui ne sauraient tenir lieu de politique culturelle - Zibeline

Marseille Provence 2018, petite sœur désargentée de Marseille Provence 2013, se prépare à faire la fête avec énergie et esprit de convivialité.

La conférence de presse rassemblait tous les « gros opérateurs culturels » du territoire, comme aime à les appeler Christian Estrosi (voir Zibeline 103), et quelques artistes emmenés dans l’aventure. Les représentants des collectivités et de l’État ne manquaient pas à l’appel. Et tous les journalistes culturels du territoire étaient là : à la Chambre de Commerce, qui est aux commandes. Tout ce petit grand monde était attablé, rassemblé en attente d’un événement : l’annonce de Marseille Provence 2018, qui sera lancé le 14 février 2018, jour de la Saint Valentin parce que le thème en est : Quel amour !

Il s’agit de relancer le processus de 2013, qui a eu « un impact économique positif indéniable pour le territoire ». « La destination a gagné en attractivité » explique Jean-Luc Blanc, le vice-président de la CCI qui introduit la conférence. Les entreprises de la région veulent renouveler l’expérience, et portent le projet. Parce qu’il est un « accélérateur de développement ».

Il est toujours étrange d’entendre le monde économique s’emparer de la culture et de l’art comme d’une marchandise, et commenter avec les mots qui lui sont propres ses effets indirects sur ses chiffres d’affaire. Raymond Vidil, plus nuancé, parla simplement de l’indispensable présence de « la filière art de vivre » pour la vie économique. De fait ces chefs d’entreprise sont dans leur rôle : pour réunir les 2,5 millions de fonds privés nécessaires à MP2018, il faut convaincre les entrepreneurs que cela va leur rapporter, et de la façon la plus directe possible.

Leur but est légitime, il ne s’agit pas pour eux de mener une politique culturelle destinée aux citoyens. C’est aux collectivités et à l’État de le faire, avec l’argent public, c’est-à-dire justement celui des citoyens. Or pour MP2018, celui-ci manque cruellement à l’appel (voir encadré). Si le budget n’est pas encore bouclé, il semblerait que les 5,5 millions prévus ne sont pas encore atteints, et on est très loin des 91 millions d’apport financier pour MP2013.

D’amour et de vertu

Mais heureusement, madame Bernasconi, vice-présidente déléguée à la Culture au Conseil Départemental, assure que les 500 000 euros engagés par sa collectivité correspondent à une enveloppe supplémentaire, et ne viendront pas en déductions des crédits habituels : le budget culture du Conseil départemental ayant diminué de 27% depuis 2014, on ne peut s’en réjouir qu’à minima… Quant à la participation de la Ville de Marseille, estimée pour l’instant à 300 000 euros, elle est ridiculement faible eu égard aux enjeux, à l’énergie déployée, à l’implication de chacun… et à ce que la ville peut engager dans un tremplin Redbull ou un festival M’Rire (voir ci-contre). On le sait, la ville est pauvre, endettée, pétrifiée par la baisse des dotations d’état, mais elle fait aussi des choix…

Qu’importe ? Comme dirait Harpagon, il s’agit de faire bonne chère avec peu d’argent ! Ce qui, chacun le sait aussi, est de fait possible si on demande aux convives d’apporter fromage, entrée, une bouteille et le dessert.

C’est ce principe convivial qui préside aux destinées de MP2018 : il s’agit d’annoncer la fête, de mettre un peu d’argent pour l’organisation et la communication, et d’attendre que les opérateurs conviés à la table amènent les artistes qu’ils soutiennent, et leurs propres moyens de productions. La bouteille et les copains… après tout, c’est le sens même de la « convivialité », et ces fêtes là sont plutôt agréables !

Il faut faire avec, pragmatiquement : avec le désengagement constaté, et accepté comme une donnée. N’inviter à la table que ceux qui peuvent encore « payer un coût », et attendre d’eux qu’ils sustentent les miséreux, les émergents, les sans-lieux, les indépendants, bref les artistes, sur leur deniers propres. Ce que les opérateurs feront, parce que tous veulent en être, parce que c’est ainsi aujourd’hui que se produit l’événementiel culturel. Et surtout parce que dans l’ensemble ces « opérateurs » sont vertueux : ils font ce métier dans un véritable esprit de service public. C’est-à-dire qu’ils se préoccupent de fabriquer un événement de haute tenue, concernant tous les publics, questionnant les mythes, dérangeant les attentes, inventant des œuvres, travaillant les formes… mais disent, libéralisme ambiant oblige, qu’ils contribuent significativement à « augmenter l’attractivité du territoire »…

Pourtant, la programmation

Elle ne sera dévoilée qu’en septembre, mais on en connait déjà les grands temps forts, et les principes. Les membres du comité directeur artistique (voir Zib 103) le promettent tous : il ne s’agit pas pour eux de labelliser leur propre saison, mais d’inviter les artistes du territoire et d’ailleurs pour des événements exceptionnels. « Notre force vient de nos différences », explique Francesca Poloniato, directrice de la scène nationale du Merlan, et soutien infatigable des artistes. Et effectivement, du grand Festival d’Art lyrique d’Aix-en-Provence aux quartiers Nord de Marseille, des arts de la rue aux arts plastiques, tout le territoire et tous les arts sont concernés, même si on note une plus faible représentation de la danse et des musiques d’aujourd’hui. Et une absence de manifestation littéraire.

Avec quelques subsides, et beaucoup d’élan, de volonté et de savoir-faire réunis, autour du thème Quel amour ! qu’il faudra « explorer sans mièvrerie, en le déclinant aussi avec un point d’interrogation » (Macha Makeïeff), on pourra profiter :

d’un grand week-end d’ouverture du 16 au 18 février
d’une exposition Picasso coproduite avec la Réunion des Musées Nationaux
d’un événement « nature » autour du GR2013 en mars
d’une grande exposition photo au J1 produite par le MuCEM
d’un grand printemps de l’Art contemporain à la Friche et au Frac
de trois créations durant la période estivale (Alain Platel et Fabrizio Cassol au Festival de Marseille, un Orphée et Eurydice au Festival d’Aix, un nouveau Roméo et Juliette par Preljocaj à la Criée)
d’une cérémonie de clôture en septembre

De quoi remettre le couvert pendant six mois. Après quoi il y aura Manifesta en 2020.
De beaux événements, qui ne sauraient tenir lieu de politique culturelle.

AGNÈS FRESCHEL
Mars 2017

MP2013 MP2018
Union Européenne 2,8
État 12,8
Région PACA 12,8 0,5
Département 13 12,8 0,5
Ville de Marseille et MPM 23,5 0,3
Ville et Pays d’Aix 7,1
Autres villes 4,1
Mécénat 14,9 2,5
Billetterie 4,6
Autres ressources propres 2,8
Reliquat MP2013 0,75
Total 98,2 4,55

Photo : -c- Marie-Laure Thomas