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Le coût environnemental du numérique est considérable, mais la résistance s'organise

Tic éthique

Le coût environnemental du numérique est considérable, mais la résistance s'organise - Zibeline

C’est le matin, vous êtes dans le métro. Sur le quai d’en face, une dizaine d’écrans publicitaires numériques vantent les services d’Uber, application mobile de transports ; personne ne les regarde, autour de vous, les gens mal réveillés sont déjà hypnotisés par leur smartphone. Vous ne faites pas exception, vous demandez à Google1 qu’il vous dise combien d’énergie ces affichages vidéo consomment. Réponse : 400 W/m2 en moyenne, soit pour chacun autant qu’un foyer de 3 personnes. De lien en lien, vous plongez dans un vertige de chiffres sur le coût environnemental du numérique, celui des milliards de mails envoyés chaque jour, des photos, sons, films partagés sur les réseaux sociaux, des données et des transactions, qui transitent et sont stockés sur des infrastructures colossales.

Du lourd, et du sale

Câbles, fibre optique, centres de données, terminaux… L’informatique se construit à base de minerais dont l’extraction provoque souvent des déséquilibres locaux, voire des conflits armés, et de toxiques : mercure, plomb, cadmium, chrome, PVC, phosphore, solvants, acides. Et les objets high-tech partent à la poubelle tous les deux ans. Dans les décharges des pays du sud, principalement, où les occidentaux transfèrent massivement leurs déchets dangereux. Pour nos services soi-disant « dématérialisés », il faut mobiliser des espaces de stockage exponentiels et énergivores : 40% de l’énergie consommée par les Technologies de l’information et de la communication (TIC) est utilisée pour refroidir les serveurs des data center. Ce n’est encore rien à côté de ce qui nous attend avec les objets connectés, entre 30 et 50 milliards d’ici 2020 selon les estimations (source : émission Le numérique et nous du 19/11/16 sur France Culture).

La numérisation généralisée n’a pas fait la preuve de son efficacité en matière environnementale, loin de là, et même ceux qui en attendaient un rebond sur la productivité n’en voient pas les effets escomptés (source : Doutes sur le potentiel de croissance du numérique, Le Monde, 14/06/16). Sans parler de son impact sur l’emploi lorsqu’elle favorise la robotisation et le déploiement de l’intelligence artificielle ; du fait qu’elle affecte nos capacités cognitives (lire L’homme ultra-connecté est moins concentré qu’un poisson rouge, article paru sur le site neonmag.fr le 18/05/15) ; ni des dégâts causés aux libertés individuelles, celle d’avoir une vie privée par exemple. Comme le formule joliment Jean-Luc Porquet (Canard Enchaîné du 27/11/13), « la maison connectée, c’est la maison fliquée de la tête aux pieds… »

Consommer moins, c’est possible !

Dans son rapport Clicking Green paru en janvier 2017, Greenpeace estime qu’il est temps de « renouveler Internet », précisant que si le secteur informatique représente déjà environ 7% de la consommation mondiale d’électricité, de nombreuses actions sont possibles pour en limiter l’usage d’énergie et de matières premières.

Évidemment, le gros morceau est dans les mains des entreprises et des collectivités.

Yann Magnin, physicien, évoque la démarche des laboratoires scientifiques, grands consommateurs de données2, pour réduire leur impact : « À Lyon par exemple, notre écoclim pour les clusters c’est une nappe phréatique sous le labo. À Marseille on réduit ou suspend les calculs les plus gourmands en ressources pendant les mois d’été. Chaque machine utilise Linux avec des programmes d’optimisation des dépenses d’énergie. Enfin, on peut mettre le centre de calcul sous terre, et les méthodes de stockage sur des machines personnelles partagées me semblent très intéressantes. »

Les particuliers aussi peuvent agir, à leur échelle. Avec de simples petits réflexes : regarder des films en basse définition (au fait, est-ce que Netflix a toujours recours au charbon ?), trier ses mails, supprimer les doublons de ses fichiers, se désinscrire des newsletters indésirables, compresser ses pièces jointes…. Et surtout : se déconnecter le plus possible. Ne pas céder aux sirènes du dernier cri. Car l’électronique, ça se répare de plus en plus ! Même les smartphones (cf notre dossier sur l’obsolescence programmée dans Zibeline 107). On peut d’ailleurs repérer les marques qui facilitent le remplacement des pièces.

L’avenir inéluctablement numérique ?

Dans une interview accordée à Usbek & Rica, le « pape du logiciel libre » Richard Stallman donne une espérance de vie assez courte au numérique, de l’ordre de 60 ans : « Le réchauffement climatique va entraîner des migrations énormes, des conflits partout, des guerres. (….) Dans ce scénario-là, la fabrication mondialisée de nos sociétés numériques ne pourra plus fonctionner du tout. » De toutes façons, les ressources matérielles sur lesquelles repose l’industrie digitale sont amenées à se tarir à plus ou moins rapide échéance. Mais ce n’est pas tout ! Face à la surenchère de pixels, il y a des contre-courants. Les jeunes préfèrent le livre papier à la lecture des e-books, dont les ventes plongent (- 17% l’an dernier au Royaume Uni, selon The Guardian -édition du 27/04/17– qui évoque une screen fatigue).

On constate surtout de fortes oppositions politiques à la numérisation du monde. Et la résistance s’organise : en France par exemple, face au compteur Linky déployé de manière musclée par Enedis3.

Alors que faire pour moins subir ? Peut-être aller débrancher quelques écrans dans le métro ? À Grenoble, il n’y en a déjà plus. À Paris, la RATP a lancé un appel à idées auprès des voyageurs afin de « favoriser l’émergence de nouveaux services ». Massivement et avant tout, les usagers ont souhaité le retrait des écrans vidéo publicitaires.

GAËLLE CLOAREC
Juin 2017

À lire (même si les chiffres sont déjà dépassés, l’argumentation reste hélas d’actualité) :
La face cachée du numérique
L’impact environnemental des nouvelles technologies
Fabrice Flipo, Michelle Dobré et Marion Michot
Éditions L’Échappée, 12 €

1 Une recherche sur Google produit autant de CO2 que de porter à ébullition de l’eau avec une bouilloire électrique.

2 Le CERN (l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire) consomme 1,3 térawatt heures d’électricité par an. C’est l’énergie qu’il faut pour alimenter 300 000 foyers au Royaume-Uni.

3 Sur ce sujet, on lira avec intérêt les productions du collectif grenoblois Pièces et Main d’Oeuvre (piecesetmaindoeuvre.com)

Photo : La tragédie électronique, Film de Cosima Dannoritzer – Yuzu Productions, 2014