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Nucléaire : danger immédiat. Deux journalistes enquêtent sur l'atome en France

Suspens nucléaire

Nucléaire : danger immédiat. Deux journalistes enquêtent sur l'atome en France - Zibeline

Une enquête de fond sur le nucléaire civil en France vient de paraître. De quoi réveiller les esprits face à la catastrophe qui vient ?

« Et ça se passera près de chez vous », tel est le sous-titre de l’ouvrage Nucléaire : danger immédiat publié en début d’année par deux journalistes indépendants, Thierry Gadault et Hugues Demeude, chez Flammarion. Une enquête approfondie, circonstanciée, terrifiante, dans les méandres du complexe nucléaire tricolore, avec en annexe le Tour de France des centrales, répertoriant leurs failles. Pour tout savoir sur les irrégularités de fabrication des réacteurs, et les mensonges d’une industrie qui « s’affranchit allègrement des règles de sécurité qu’elle s’est elle-même fixées, parce qu’elle est souvent incapable de les respecter ». Le tout-nucléaire est un choix qui n’a jamais été validé démocratiquement. Le lieu d’implantation des sites n’a pas été le résultat d’une analyse objective des risques sismiques ou d’inondations, mais plutôt l’effet d’un généreux carnet de chèque pour convaincre les élus locaux. EDF a sacrifié la maintenance en faveur de son expansion internationale. La maîtrise technique nécessaire au démantèlement des centrales en fin d’exercice n’est pas acquise. Chaque réacteur* produit 220m3 de déchets radioactifs par an, que la société va devoir gérer pendant des siècles, voire des millénaires. Lors d’un entretien avec les auteurs en octobre dernier, alors qu’ils évoquaient la probabilité d’un accident, Pierre-Franck Chevet, le président de l’ASN**, leur a déclaré « je touche du bois ». Une expression difficile à qualifier : tragique, dérisoire, ou simplement désolante ?

On pourrait penser que l’essor des énergies renouvelables partout dans le monde et le coût exorbitant du nucléaire suffiraient à rabaisser le caquet des ingénieurs des Mines et des technocrates qui le maintiennent depuis les années 50, mais non, presque toute la structure administrative de l’État est encore nucléariste.

Le déni mène au pire

Joint par téléphone, Thierry Gadault témoigne des réactions qui ont suivi la publication de son livre : « Le complexe nucléaire est absolument scandalisé par les informations que nous avons publiées, issues de documents internes à EDF ». Et le public ? « Nous avons eu beaucoup de presse à la parution, les médias font leur boulot, mais très peu de sollicitations pour le présenter. Un seul débat, à Grenoble, et une autre rencontre fin avril, c’est tout. » Voilà qui confirme l’impression de désintérêt des populations concernant le nucléaire, qui nous avait frappés le 22 février, peu de monde étant venu soutenir devant les Préfectures les opposants au projet d’enfouissement de déchets sur la commune de Bure (lire notre article Danger nucléaire).

Désintérêt, ou déni face à ce danger mortel si facile à oublier quand il est si confortable de monter un peu le chauffage, sans réfléchir à la provenance de l’électricité ? Pourtant, au fond de soi, chacun sait depuis Tchernobyl et Fukushima que les catastrophes adviennent, que le parc nucléaire français est vieillissant, que les fûts toxiques s’accumulent.

Quand on lui demande comment il envisage l’avenir dans ces conditions, Thierry Gadault prend son élan, et répond : « Il faut se préparer au pire ». Le pire, c’est l’accident grave sur le territoire français. S’il survient sur le site du Tricastin, l’une des centrales les plus vieilles et les plus fragiles, nul ne sera à l’abri dans le sud-est de la France. Profitez bien du thym en fleur à cueillir dans les collines, des pêches et abricots de nos vergers. Ce seront peut-être les derniers que vous goûterez.

À Fukushima, les matériaux radioactifs en fusion sont en train de percer la base en béton de la centrale, avant de contaminer les nappes phréatiques. Dans le numéro d’avril du Monde Diplomatique, Philippe Pataud Célérier rappelle que, lassé de payer les aides qui permettaient aux habitants d’habiter en dehors des zones irradiées, le gouvernement nippon les a supprimées. Une campagne leur explique que « l’environnement contaminé serait moins nocif pour les populations que la « radiophobie » ou le stress provoqué par un douloureux déracinement ». Le genre de rhétorique que nos propres élus pourront eux aussi nous servir, si on les laisse s’enferrer plus avant dans le nucléaire, lorsqu’il sera trop tard et que la décontamination leur semblera trop onéreuse.

Après tout, comme le relève Thierry Gadault, en faisant allusion au passé bancaire du président Macron, « Rothschild est la banque du nucléaire français. Ça marque ».

GAËLLE CLOAREC
Avril 2018

* Il y en a 58 en France, répartis sur 19 sites. Le 59e est en construction à Flamanville (Normandie), un chantier fameux pour son coût, passé de 3,3 milliards d’euros à 10,5 selon les dernières estimations, et les graves anomalies de sa cuve.

**Autorité de Sûreté Nucléaire, qui assure, au nom de l’État français, la réglementation et le contrôle du nucléaire pour protéger le public, les patients, les travailleurs et l’environnement.

Illustration -c- Philippe Perotti

À lire
Nucléaire : danger immédiat
Hugues Demeude, Thierry Gadault
Flammarion Enquête, 21€