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Après avoir atteint l'Europe au péril de leur vie, des migrants sont bloqués depuis des semaines à Vintimille, à la frontière entre Italie et France

Frontière de l’absurde

Après avoir atteint l'Europe au péril de leur vie, des migrants sont bloqués depuis des semaines à Vintimille, à la frontière entre Italie et France - Zibeline

Entre l’Italie et la France, de nombreux migrants vivent une situation de blocage depuis des semaines. Des contrôles ciblés ont été rétablis à la frontière dès cet été. Reportage sur place.

Vintimille. Son grand marché, ses petites boutiques bien garnies, son flot de passants français venus faire le plein de pastis ou de sacs en cuir. À une poignée de kilomètres de la frontière, cette porte de l’Italie vit au rythme du commerce et du tourisme de passage. Comme un couloir que l’on ne fait que traverser, pour consommer.

Vintimille, c’est un peu l’envers de la Côte d’Azur. À cinq minutes de Menton, la coquette française, le paysage change radicalement. Les bâtiments colorés de la vielle ville sont décrépis, le bord de mer a parfois des allures de terrain vague, les serres agricoles s’empilent sur les collines.

La sensation d’avoir changé de pays saute aux yeux et la notion de frontière prend tout son sens. Même si, en théorie, les frontières sont ouvertes depuis des années. En théorie seulement. La France y applique en effet une exception aux accords de Schengen et a rétabli les contrôles aux postes routiers et ferroviaires. Une mesure adoptée dès cet été, bien avant la décision d’instaurer les contrôles sur l’ensemble du territoire national, prise d’abord en raison de la COP 21, puis renforcée suite aux attaques meurtrières du 13 novembre à Paris.

Ces contrôles entre Italie et France sont ciblés et n’ont qu’un but : empêcher des migrants d’entrer sur le territoire français. Car depuis le mois de juin, une autre population de passage fréquente assidûment Vintimille. Migrants, exilés, demandeurs d’asile, réfugiés, ils sont arrivés par centaines au début de l’été dans la ville-couloir. La France a d’emblée fait savoir qu’elle ne les accueillerait pas sur son sol.

L’Italie s’adapte

Côté italien, la réalité est tout autre. Le pays est, avec la Grèce, la principale porte d’entrée en Europe pour les migrants. Elle n’a d’autre choix que d’organiser tant bien que mal l’accueil de ces populations. «Nous affronterons le problème seuls», déclarait en juin Matteo Renzi, le chef du gouvernement, quand la France et l’Europe refusaient toute mesure de solidarité.

Depuis, la photo du petit Aylan, noyé sur une plage, a provoqué une secousse d’émotion et une éphémère prise de conscience. La France s’est alors engagée à accueillir 24 000 personnes en deux ans, chiffre dérisoire au regard de l’urgence. Mais à la frontière italienne, la consigne de fermeture n’a pas changé.

À Vintimille, les autorités tentent avant tout de stabiliser la situation. Dans un souci d’humanité, mais aussi avec la préoccupation de ne plus être débordées par le nombre, comme cet été. Entre-temps, les portes de sortie par l’Autriche et l’Allemagne ont réduit la présence de migrants sur place. Ceux qui restent sont hébergés par le centre d’urgence de la Croix Rouge, installé à côté de la gare.

Pendant plusieurs semaines, le collectif No Borders avait monté un campement sur les rochers tout près de Menton. Migrants et militants y sont restés jusqu’à fin septembre avant un démantèlement sans ménagement par la police. Ceci pour décourager toute initiative du genre et signifier que seule la prise en charge par la Croix Rouge était envisageable.

Des bâtiments désaffectés de la gare ont été transformés en dortoirs. Une trentaine de lits de camps collés les uns aux autres y sont rassemblés. Le centre accueille entre 100 et 200 migrants. Le nombre varie car chaque jour ont lieu des départs et des arrivées.

«Il y a deux règles ici, explique Daniele, l’un des responsables de la Croix Rouge. Passer une visite médicale et respecter les horaires d’ouverture.» Entre 8h et 22h30, les personnes sont libres de leurs mouvements. La grande majorité ne souhaite pas rester en Italie. Les quelques-uns qui y ont déposé une demande d’asile passent leur journée entre attente et errance. Les autres cherchent une issue.

Une colline de Sisyphe

Devant le centre, une voiture de police est postée 24h/24, mais elle n’effectue aucun contrôle. La plupart des migrants arrivent après avoir été refoulés à la frontière française. À leur première venue, on ne leur demande ni passeport, ni identité. Un petit ticket leur est remis, qu’ils doivent présenter aux membres de la Croix Rouge à chaque entrée sur le site. Une formalité superflue quand les visages sont devenus familiers.

Devant-le-centre-d'hébergement-de-la-Croix-Rouge---Vintimille-Octobre-2015-©-Malika-Moine

Certains sont là depuis quelques jours, d’autres depuis des semaines. Chaque jour, beaucoup tentent de passer en France. Le résultat est presque toujours le même. La police française les arrête, les remet à la police italienne puis un fourgon de la Croix Rouge vient les chercher pour les conduire au centre. Ce fourgon effectue dix ou quinze rotations par jour.

La France est comme un mur face à eux. Une colline de Sisyphe. Ils la gravissent, et une fois au sommet retombent invariablement. Un chemin de l’absurde que tous espèrent vaincre un jour. Rares sont ceux qui veulent déposer une demande d’asile en France, beaucoup ne pensent qu’à passer pour gagner l’Angleterre ou l’Europe du Nord. Une étape de plus dans leur parcours semé d’embûches et de dangers.

«Celui qui a traversé le Sahara et la mer, il est déjà mort», lance Diallo, un Guinéen qui erre en Europe depuis mai 2011. «On pensait qu’ici c’était le paradis. Maintenant on est dans la gueule du loup. Ni on avance, ni on recule.» Il expliquera avoir été maltraité par la police française. Une responsable de la Croix Rouge assure que certains ont dû recevoir des soins après avoir été gazés ou frappés lors de leur arrestation en France.

Le règlement «Dublin II» stipule qu’une personne arrivée illégalement eu Europe doit faire sa demande d’asile dans le pays d’entrée. Une fois la prise d’empreintes effectuée, ce pays a la responsabilité de la demande et du demandeur, qui ne pourra déposer de dossier ailleurs.

L’Italie ne prélève pas les empreintes de tous ceux qui entrent sur son sol. Ceux qui sont arrêtés côté français ne sont généralement pas enregistrés en Italie, mais la France ne s’en charge pas non plus. Elle constate qu’ils n’ont pas de titre de séjour valable, et après quelques heures de détention parfois musclées les renvoie en Italie.

Entre routine et espoir

En ce mois d’octobre, beaucoup de nationalités se côtoient à Vintimille. Malgré la promiscuité et la difficulté du quotidien, la cohabitation semble plutôt harmonieuse. Les dortoirs sont répartis plus ou moins par nationalités. Soudanais, Pakistanais et Bangladais sont les plus nombreux. D’autres viennent de Côte d’Ivoire ou du Nigeria, après de longs périples à travers l’Afrique. Ils transitent par la Libye où certains racontent avoir été torturés. Puis c’est la traversée aveugle jusqu’en Sicile où tant d’autres ont laissé leur vie.

Au centre d’urgence, un espace est réservé aux femmes, assez peu nombreuses. Les familles ne sont pas séparées, épouse, mari et enfants sont ensemble dans un dortoir d’hommes. Une seule famille est présente alors. Elle vient du Soudan. Mahmoud et Mariam ont fui avec leurs quatre enfants de 4 à 15 ans. Ils sont passés par l’Egypte pour traverser la Méditerranée. Quinze jours en mer terribles, avant d’arriver en Sicile puis Vintimille. Ils veulent rejoindre des proches en Suède, espèrent franchir une nouvelle frontière, tentent d’organiser la suite du voyage.

Mahmoud-Mariam-et-trois-de-leurs-enfants---Vintimille-Octobre-2015-©-Malika-Moine

Le collectif No Borders affirme que des passeurs proposent leurs services sous le regard complice de la police et de la Croix Rouge. Ce qui est sûr c’est que des transactions se nouent à Vintimille. Des individus embarquent quelques migrants dans leur véhicule contre de l’argent. D’autres le font aussi par pure solidarité.

Peut-être est-ce pour cela que nous avons été particulièrement encadrés lors de nos venues au centre. Après une demande en préfecture d’Imperia, à 50 km, nous avons obtenu le droit d’entrer sur le site accompagnés en permanence par la police. Mais cette contrainte ne nous a pas assimilés à l’autorité et n’a pas empêché les nombreux échanges.

La présence de la dessinatrice Malika Moine a également facilité la relation. Des attroupements se formaient rapidement autour d’elle, certains demandaient à être dessinés et posaient avec plaisir. La routine -dormir, manger, fuir- se brisait pour quelques moments éphémères. Les routes et les motivations qui les ont menés en Europe sont toutes singulières. Leur espoir est identique : se bâtir une nouvelle vie ici.

JAN-CYRIL SALEMI
Novembre 2015

Sous-la-pluie-au-centre-d'hébergement-de-la-Croix-Rouge---Vintimille-Octobre-2015-©-Malika-Moine---Copie

Illustrations : © Malika Moine

À écouter sur WRZ les témoignages d’Abdelkarim et Adama