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Vivre avec le Front National à Fréjus, depuis l'élection du maire David Rachline

Fréjus mise au pas

Vivre avec le Front National à Fréjus, depuis l'élection du maire David Rachline - Zibeline

53 000 habitants, quatrième ville du Var. En mars 2014, David Rachline, Front national, âgé alors de 26 ans, s’impose lors des municipales. C’est la plus grande ville administrée par le FN (Robert Ménard, maire de Béziers, n’est pas membre du FN, et Stéphane Ravier dirige une mairie de secteur à Marseille) et le parti tient à en faire une de ses vitrines. Le maire, un des principaux cadres du parti frontiste, est le directeur de campagne de Marine Le Pen pour l’élection présidentielle. Son profil lui permet de valoriser la candidate : il incarne à la fois la jeunesse, cœur de cible du FN, la respectabilité (il est aussi sénateur), ingrédient indispensable à la « dédiabolisation », mais aussi la branche radicale du parti, par ses proximités, passées ou actuelles, avec l’aile dure de l’extrême-droite. En matière de politique culturelle, comment Fréjus est-elle gérée depuis sa prise de fonction ?

D’emblée le nouveau maire a posé ses marques : moins de deux mois après son élection, trois centres sociaux de la ville ont subi de sévères coupes budgétaires (entre 45 et 65% de réduction des subventions). L’un d’eux, celui de Villeneuve, est accusé par David Rachline d’être un « centre socialiste ». En cause, des propos de la directrice, Sandrine Montagnard, qui s’est déclarée « préoccupée de l’augmentation d’incidents racistes ». Conséquence immédiate : en septembre 2014, la mairie rompt le partenariat avec le centre et récupère les locaux. Le ton est donné.

« La République des fainéants »

« Pour le FN, la liberté n’existe pas. Il s’agit pour eux de diriger tout et de s’infiltrer partout », lance Félix Isselin, un photographe. Il faisait partie de la quinzaine d’artistes occupant des locaux transformés en ateliers-galeries contre un loyer modéré reversé à la mairie. Ce projet, nommé Circuit des Métiers d’Art, a été lancé sous la mandature de François Léotard (1977-1997). À l’été 2015, le maire décide de modifier la convention avec les artistes. Il exige notamment qu’ils travaillent bénévolement en tant qu’animateurs d’activités périscolaires. La plupart s’y refusent et tentent de résister. « La République des fainéants et des privilèges ne passera pas à Fréjus », réplique David Rachline dans un tweet. Félix Isselin se fait porte-parole de la contestation, jusqu’à ce qu’il soit expulsé de son local. « Ils ont fait un exemple avec moi. Les autres sont partis d’eux-mêmes ou sont rentrés dans le rang ».

Capture-écran-Twitter-David-Rachline-©-X-D-R

Ce type de pression est une marque de fabrique du FN : quand le parti est en position de force, il verrouille toute opposition. Dans la ville, les postes clés sont confiés à ceux qui lui sont acquis. Comme David Artel, candidat frontiste lors des Départementales 2015, promu directeur de l’École de Musique. Sa désignation a pourtant suscité des remous, certains l’accusant de n’avoir ni les diplômes ni les compétences pour diriger cette institution, gérée par une structure associative. La mairie aurait alors mis en balance les 35 emplois liés à l’École si sa nomination était refusée. Ce que nie David Artel : « même si elle avait voulu agir ainsi, c’était techniquement impossible ».

Patrouille identitaire

Pour toutes les festivités de l’été, la municipalité a fait appel à un prestataire, La Patrouille de l’Événement. Cette société est domiciliée à Paris, à la même adresse que Jeanne, le micro-parti de Marine Le Pen. Elle est dirigée par Minh Tran Long et Romain Petitjean, qui ont chacun un parcours dans des groupuscules d’extrême-droite radicale. À l’été 2015, ils organisent un concert dans les arènes avec In Memoriam, un des groupes phares de rock identitaire français. En 2016, le théâtre romain accueille Jean-Pax Méfret, « le chanteur de l’Occident », aux refrains anti-communistes et pro-Algérie française.

Pour organiser ces soirées, la société travaille avec des associations et des entreprises locales. Mais la gestion est catastrophique, et en octobre 2016 La Patrouille est placée en liquidation judiciaire, laissant des ardoises considérables. 12 000 € pour une association, des sommes dépassant les 50 000 € pour des entreprises. Aucune ne souhaite pour l’heure faire de vagues. L’enjeu reste pour elles de récupérer leur dû, et d’obtenir de nouveaux contrats lors des prochaines festivités.

Cette chape de silence pèse sur beaucoup de Fréjusiens. Une femme a choisi de ne plus se taire. Françoise Cauwel est l’ancienne adjointe à la culture, désormais élue d’opposition (Les Républicains). En janvier, elle sonne l’alerte et lance un Manifeste pour Fréjus, qui a été prolongé par un Appel des acteurs de la culture pour Fréjus, signé par de nombreux artistes de la région. Mais son Manifeste n’a pas été signé par ses collègues de l’opposition, et elle déplore le manque de soutien de sa famille politique. « Ils n’ont pas pris la mesure du danger. L’équipe de campagne des présidentielles me répond qu’ils sont occupés par un enjeu national. Mais Fréjus est un enjeu national ! C’est le laboratoire de ce que pourrait devenir la France en cas de victoire de Marine Le Pen. »

JAN-CYRIL SALEMI
Avril 2017

Lire notre présentation du dossier complet consacré à la culture dans les villes FN, paru dans les numéros 104, 105 et 106, ainsi que les autres épisodes, progressivement mis en ligne : 

Beaucaire sous l’ère identitaire

Vitrolles ou la réconciliation par la culture

Le Pontet, aux portes d’Avignon

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Le Front National et le malaise culturel

Photos :

Mairie de Fréjus © Alan – Creative Commons Flickr

Capture écran Twitter David Rachline © X D R