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Portrait de Dj Oil, à l'occasion de la sortie de son 3e album, Bref Avenir

Danser, penser, panser

• 13 janvier 2018 •
Portrait de Dj Oil, à l'occasion de la sortie de son 3e album, Bref Avenir - Zibeline

Des platines aux machines, Oil, DJ et producteur sort son troisième album, un Bref Avenir dans lequel la conscience (citoyenne) est troublée par l’inconscient véhiculé par les rythmes. Portrait

Dans Godot, Samuel Beckett fait dire à Estragon et Pozzo que « danser d’abord et penser ensuite » fait partie de « l’ordre naturel ». Paradoxalement, Oil n’ira jamais aussi loin, lui qui met ces notions au même niveau : n’a-t-il pas nommé sa résidence DJ à l’U-percut To Dance To Think ? Déjà en 2000, dans le premier album des Troublemakers, le musicien évoquait le surgissement du soulèvement populaire comme une nécessité plus que comme une réflexion. Il s’agit de la fameuse intro de Get Misunderstood, empruntée à un monologue de Jean-Pierre Léaud dans La Naissance de l’Amour de Philippe Garrel. Cette conscience citoyenne est apparue plus pesamment encore lorsque l’artiste a contribué à créer un collectif de lanceurs d’alertes quand la Mairie a décidé en 2013 de voter une subvention au producteur privé Adam Production pour un « concert » de David Guetta au Parc Borely. Depuis, la musique de ce farouche indépendant, qui a connu la lumière et l’ombre, n’a plus été vraiment la même. Il a été Sentinelle, puis Phantom, du nom de son deuxième album en 2015, collection de tracks un peu sorciers qui hantaient ses disques durs rassemblés par le label anglais BBE. Aujourd’hui, depuis son studio, c’est à la fois le pionnier de l’électro, le Cassandre du forum marseillais et le DJ dont la nuit est le domaine, qui parle.

« En France, on a toujours un problème avec mon éclectisme, si j’avais été Américain, ça se serait mieux passé constate froidement l’artiste. Je ne suis pas formaté, ici c’est moins facile à imposer ». La trajectoire musicale de Oil est en effet constituée d’aventures et de métissages, de coups d’éclats et de coups de « downs », le premier étant la désagrégation des Troublemakers après la mise au pilon de leur second album pour défaut de contrat avec Blue Note. Lionel Corsini a toujours affectionné les sons libérateurs (jazz, funk et soul) et les envoûtements des musiques traditionnelles glanées autour du monde. Pendant plusieurs années, le Marseillais a d’ailleurs globe trotté pour l’Alliance Française, de la Syrie à Zanzibar, du Costa Rica au Kenya. Plus introspectif, son nouvel album Bref Avenir évoque la précarité existentielle du musicien devant son laptop, puisque c’est cette méthode de travail intégralement électronique qu’il pratique. « C’est mon album le plus personnel dans le sens où je suis seul, sans musiciens invités. Les morceaux ont été composés rapidement, les uns après les autres. Une méthode que je réitèrerai sur mes futurs albums pour le label belge historique R&S »

Bref Avenir est même souvent sombre. Ses plages instrumentales, parsemées de voix (dont l’épique discours d’un prêcheur internationaliste sur la techno de Heritage), semblent d’abord panser des plaies, à l’image de l’étrange morceau-titre Bref Avenir qui, partant d’un sample jazz, accomplit une bascule quasi-onirique vers la transe afro. Guérisseuse, la musique de Oil requiert de la patience, ce qui ne la sert pas toujours dans ce monde pressé. « Avant on exigeait un ”tube” sur un album, aujourd’hui ce n’est plus l’unique moteur d’un artiste indépendant. On achète un morceau de quinze minutes pour deux euros : cet aspect de la musique d’aujourd’hui me plaît ». En 2016, il a sonorisé de ses beats obsessifs la B.O. du film Toril de Laurent Teyssier ainsi que le documentaire produit par Arte Raisins Amers, qui décrypte les ressorts vicieux de la spéculation financière à travers le marché du vin. Plutôt raccord avec les préoccupations de celui qui, en son nom et celui des Sentinelles, s’est fait l’écho des tours de passe-passe des politiques locaux. « Ça fait presque deux ans que je ne m’en occupe plus, je laisse faire les gens sur le terrain assume-t-il. Pendant un an et demi j’ai été pris par mes procès avec Yves Moraine et Solange Biaggi. Finalement ils ont retiré leur plainte mais ça m’a beaucoup coûté en temps et en argent. Il fallait que je me mette en retrait ». Danser, se prendre la tête, puis se libérer : cercle vertueux d’actions qui reviennent comme une boucle entêtante d’un track de Oil, bref mais intense.

HERVÉ LUCIEN
Janvier 2017

À venir
13 janvier
l’U-percut, Marseille
04 91 39 22 15
u-percut.fr

Bref Avenir (Les Disques de la Mort) en digital.