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Vu par Zibeline

Bernard Foccroulle à la tête du Festival International d’Art Lyrique d’Aix-en-Provence : le refus d'une culture de classe

L’opéra, lieu de distinction sociale ?

Bernard Foccroulle à la tête du Festival International d’Art Lyrique d’Aix-en-Provence : le refus d'une culture de classe - Zibeline

Le Directeur Général, Bernard Foccroulle, a profondément changé l’esprit du Festival d’Aix, qu’il dirige. Il ne renouvellera pas son mandat fin 2017, mais préparera la programmation 2018, son successeur, Pierre Audi, entrant en fonction en septembre 2018.

Zibeline : Que signifie être Directeur général du Festival International d’Art Lyrique d’Aix-en-Provence ?

Bernard Foccroulle : Être à la tête d’équipes magnifiques, 70 personnes permanentes et, au plus haut de la saison, 900 emplois, saisonniers et artistes. L’institution a une très forte image nationale et internationale, renforcée ces dernières années par ses créations. Aux productions lyriques, cœur historique du festival, se sont ajoutées des missions, incluant musiques de concert, activités éducatives, sociales. Il s’agit aujourd’hui d’une véritable entreprise, avec un budget de 23 millions d’euros, dont seulement 30% de subventions publiques, le reste provenant essentiellement des 80 000 billets vendus.

Lorsque vous en avez pris la direction, il n’y avait pas d’Opération Passerelle, d’Académie…

L’Académie existait déjà, initiée par mon prédécesseur, Stéphane Lissner. Mais j’ai créé les Passerelles qui, avec les services éducatifs et socio-artistiques, permettent de découvrir l’opéra par ses métiers, du décorateur au chanteur…

Vous avez hérité d’un festival profondément élitiste, en quoi a-t-il changé avec vous ?

J’avais deux grandes priorités : d’abord, renforcer la dimension de la création. Pour être un art vivant, l’opéra ne peut se recroqueviller sur le passé. Chaque année le Festival accueille une vingtaine de compositeurs vivants, mais aussi des écrivains, des plasticiens… Il s’agissait aussi d’élargir le public, et ce travail n’est pas terminé : il est nécessaire que le Festival rassemble la population du bassin, diverse et jeune, qu’il soit un lieu de rencontres culturelles. J’ai eu à cœur de développer une dimension méditerranéenne avec l’OJM, né il y a plus de 30 ans sous l’impulsion de Michel Pezet. Et cela parce que la richesse des musiques de transmission orale nourrit le présent et la création contemporaine ; mais aussi parce qu’à Aix-Marseille, il serait ridicule de ne pas valoriser les cultures dont sont porteuses les personnes issues d’une immigration ancienne ou récente ; la Méditerranée est aujourd’hui un tombeau, le cœur d’une tragédie, alors qu’elle devrait être le lieu de rencontres humaines. La mission du Festival est de donner un contrepoids, modeste, aux rejets que l’on vit. La musique est un moyen merveilleux de partager la richesse de l’autre.

L’opéra au Sud était un art populaire…

Tout à fait, et l’on constate en Italie que le monde de l’opéra est en crise, car il ne se renouvelle pas. La crise menace l’opéra partout s’il devient muséal. Verdi parlait de ce qui touchait ses contemporains. Au XXe, les salles se sont vidées un peu partout et ont retrouvé le public en invitant de grands créateurs, parfois avec des débats, des discussions. Au XXIe, il faut toucher les publics les plus divers, et pour cela trouver ce que les œuvres ont encore à nous dire aujourd’hui. Retrouver l’innocence des enfants sans doute, renouer avec le goût, l’énergie vitale de Carmen.

L’art lyrique est-il élitiste ?

L’art lyrique est le plus coûteux des arts vivants par le nombre de ses participants. Au Festival, les places les plus chères ont augmenté, mais les autres ont diminué, le tarif jeune (jusqu’à 28 ans) est de 9€ avec l’opération « Opéra On » : 500 jeunes inscrits aux activités de sensibilisation bénéficient de ce tarif pour de très bonnes places. La gratuité est accordée aux groupes scolaires et aux mineurs.

Sur la question de l’élitisme, il y a deux faces. Je n’aime pas l’élitisme social, et l’opéra ne doit pas en devenir l’otage, mais la recherche de l’excellence n’est pas une forme d’élitisme. Notre but en tant qu’artiste c’est la sublimation, l’inaccessible étoile. L’opéra n’est pas un fast-food culturel. Dans un monde qui privilégie la consommation, tout projet artistique doit tendre vers l’excellence. Même avec des amateurs, surtout avec des amateurs, il y a une notion essentielle qui est celle du dépassement. J’aimerais que tous les enfants puissent expérimenter la dimension créatrice. Mais c’est comme escalader une montagne, la vue se mérite.

La culture est-elle devenue un outil de distinction sociale ?

Trop souvent la culture peut diviser, faire obstacle au lien alors qu’elle contient la capacité à faire se rencontrer, de rassembler. L’exclusion culturelle est vécue comme une mutilation, elle est au moins aussi douloureuse que l’exclusion matérielle. Il est certain que les classes privilégiées se créent, par la culture, des lieux de l’entre-soi. Mais toutes les formes d’art authentique ont un pouvoir de reliance, ne serait-ce que par l’émotion qui nous traverse tous. L’œuvre d’art nous déplace, on en sort différents, il faut parvenir à inclure les exclus de la culture : ce n’est pas l’art qui les maintient dehors, mais des processus sociologiques complexes.

Quelle est la relation du Festival avec le territoire ?

Il est très soutenu, par tous les niveaux de pouvoir, Ville, Agglo, Métropole, Département, Région, État, Europe. Les pouvoirs publics accordent une attention très soutenue au Festival qui apporte une plus-value au territoire, avec un rayonnement international, des retombées économiques de toutes sortes de l’ordre de 10 pour un ; il rapporte plus qu’il ne coûte. Les équipes techniques sont celles de la région. Le Festival sert aussi de plateforme pour de jeunes interprètes comme Benjamin Dupé… Il est vrai que son image à été celle d’un Festival de et pour les parisiens. Son ancrage local est devenu très fort  avec la création de services éducatifs, son implication dans le monde associatif, le club Campra, la convention signée avec l’Université, le rapprochement avec les partenaires provençaux.

Que restera-t-il après vous ?

La mémoire des spectacles, par les enregistrements, les DVD ; les équipes du Festival vont continuer à proposer la même qualité d’accueil, de créativité… Sans doute l’esprit ?

Entretien réalisé par MARYVONNE COLOMBANI
Juin 2017

Photographie : Bernard Foccroulle © ArtcomArt – Pascal Victor (1)