Isabelle Régner, chercheuse en psychologie cognitive, démonte les stéréotypes de genre en sciences

Les Femmes et les maths, ou le poids des stéréotypes

Isabelle Régner, chercheuse en psychologie cognitive, démonte les stéréotypes de genre en sciences - Zibeline

Les femmes n’aiment pas les maths ? Ne savent pas lire un plan ? Ont une intelligence sensible mais manquent de logique ? Isabelle Régner, enseignante chercheuse à Aix-Marseille Université, démontre comment les stéréotypes de genre influent sur les résultats des tests et examens, et conduisent les filles, malgré elles, à produire des contreperformances…

Zibeline : Vous êtes chercheuse en psychologie cognitive, et enseignante à la Faculté des Sciences d’Aix-Marseille Université. Comment en êtes-vous venue à vous intéresser aux stéréotypes de genre, et à leur rôle dans les contreperformances des femmes en sciences ?

Isabelle Régner : Ces études sur l’influence des stéréotypes ont commencé aux États- Unis. Deux chercheurs américains, Steele et Aronson, ont voulu comprendre comment on pouvait parler d’infériorité intellectuelle des Afro-Américains. En 1995, ils ont travaillé sur des tests standardisés d’intelligence verbale, utilisés aux Etats-Unis notamment pour l’admission à l’Université. Ils ont constaté que lorsque le test était présenté comme un test d’intelligence, les performances des étudiants Noirs étaient inférieures à celles des Blancs, alors que lorsque le même test était présenté comme une tâche de résolution de problèmes, les performances des deux groupes d’étudiants étaient similaires (et tout aussi élevées !).

Tests verbaux. Steele et Aronson 1995
Noirs Blancs
Test d’intelligence 8.5 12
Jeux verbaux 12.1 12.4

Selon Steele et Aronson, le fait de parler de test d’intelligence rendrait saillant, pour les Afro-Américains, le stéréotype négatif dont ils sont la cible ainsi que la crainte de le confirmer. Cette crainte représente un stress supplémentaire pour les Afro-Américains, que les autres étudiants n’ont pas à gérer ; d’où le nom de « menace du stéréotype » que les auteurs ont donné à ce phénomène. Mais comment les Noirs, capables donc de faire aussi bien que les Blancs, peuvent ils produire des contreperformances lorsqu’ils passent un test d’intelligence ?

Il s’agit de tests très difficiles, qui nécessitent l’ensemble des ressources de mémoire et d’attention pour être réussis. Or, lorsque le test est présenté comme évaluant l’intelligence, la menace de stéréotype induit chez les Afro-Américains un stress supplémentaire et des pensées interférentes liées à la peur de confirmer le stéréotype qui mobilisent leurs ressources cognitives, ce qui nuit nettement aux performances.

Et pourquoi les effets de Menace du stéréotype s’observent surtout sur des tests difficiles ?

Parce que lorsque les exercices sont très complexes la peur de l’échec se combine avec la peur de renforcer le stéréotype, et le résultat entre Blancs et Noirs (pour les tests d’intelligence) ou hommes et femmes (pour les tests de mathématiques) se met à différer, alors même que les étudiants sont de même niveau. Dans le cas de tests simples, les individus peuvent compenser les effets de menace du stéréotype.

Car Claude Steele a aussi fait travailler sur le stéréotype de genre.

Oui, à partir de 1999. Dans leur étude, les étudiantes inscrites en sections mathématiques à l’université obtiennent de moins bons résultats que leurs homologues masculins lorsque le test est présenté comme un test de mathématiques (condition classique de passation d’un test de mathématiques). En revanche, elles obtiennent d’aussi bons résultats que les hommes lorsque le même test de mathématiques est décrit comme ne révélant aucune différence de performance entre les deux sexes. Autrement dit, une simple petite phrase « pas de différence de performance entre hommes et femmes » suffit à annuler l’effet de menace du stéréotype chez les femmes en math.

Test de mathématiques, Steele 1999
SAT.M Items difficiles Femmes Hommes
sans la phrase 7 23
avec la phrase 18 19

Vous avez donc, avec Pascal Huguet, poursuivi ces recherches en France.

Oui, notamment en écoles d’ingénieurs. Nous avons obtenu les mêmes résultats que Steele, avec la version la plus complexe des Matrices de Raven. Il suffit de prononcer la petite phrase pour que les performances des femmes et des hommes ingénieurs soient exactement identiques, alors qu’elles diffèrent sensiblement sans.

Vous vous êtes aussi penchée vers des populations plus jeunes, et de tout niveau. Pourquoi des collégiens ?

70% des lycéens en filières scientifiques sont des garçons, il n’y a que 20% de femmes dans les écoles d’ingénieurs. Qui subissent, ensuite, des retards de carrière et le plafond de verre.

Il nous semblait donc intéressant, puisque les performances des filles sont dans l’ensemble plutôt meilleures que celles des garçons au collège, y compris en maths, de nous pencher sur le poids des stéréotypes dès cet âge-là, où cela s’enclenche puisque une orientation est ensuite décidée. Nous avons donc fait passer un test à plus de 450 collégiens de 6e et 5e. Exactement

le même test, dans les mêmes conditions de temps, corrigé de la même manière, par les mêmes correcteurs. Mais en disant à certains groupes qu’il s’agissait d’un test de géométrie, aux autres d’un test de dessin. Il s’agissait, pour tous, de mémoriser et reproduire un ensemble de figures complexes, dit Figure de Rey.

Et le résultat est édifiant.

Effectivement. Les filles qui croient passer un test de géométrie n’ont pas la moyenne, alors que celles qui pensent passer un test de dessin ont plus de 25 sur 44… Quant aux garçons, qui ont 23,7 sur 44 en géométrie, soit 3 points de plus que les filles, ils perdent plus d’1 point lorsqu’il s’agit d’un test de dessin. Le stéréotype agit donc sur la performance dès les petites classes du collège, chez les bons comme chez les mauvais élèves…

Test de géométrie pour collégiens. Huguet & Régner

2007 (sur 44)

Figure de Rey Test de géométrie Test de dessin
Filles 20,7 25,4
Garçons 23,7 22,4

Il agit sur les filles, qui produisent des contreperformances en maths, mais aussi sur les garçons…

Oui. La différence de 1 point n’est pas aussi significative, mais le stéréotype repose bien sur des associations implicites. Les femmes seraient reliées aux Lettres, les hommes aux Sciences. Or on peut affirmer, puisque la différence de performance peut être annihilée par une consigne, qu’il n’y a pas de différence de compétence entre les filles et les garçons : c’est le contexte, la situation où les gens se trouvent qui influence leur performance cognitive.

Il suffirait donc de repenser les conditions d’examen et d’enseignement pour remédier aux contreperformances des filles ?

Oui. Cela marche. Lorsqu’on faisait passer les tests d’évaluation en Math et en Français , on a remarqué que les résultats des filles en maths étaient meilleurs lorsqu’elles passaient le français d’abord, par exemple, sans doute parce qu’elles étaient confortées par le test de français qu’elles pensaient mieux réussir… On sait aussi que le fait de se trouver dans des filières scientifiques où les garçons sont très majoritaires en lycées décourage beaucoup de filles.

Un test réalisé par Claude Steele pour montrer que les étudiants blancs en mathématiques de haut niveau peuvent être troublés par des stéréotypes m’a beaucoup amusée…

Oui, il est assez drôle. Il s’est demandé ce qui pourrait constituer une menace de stéréotype pour eux… Il leur a fait passer le test en disant qu’ils étaient mis en compétition avec des Asiatiques, réputés très forts en maths. Les contreperformances de ces étudiants qui avaient tout réussi étaient manifestes ! L’influence des stéréotypes va bien au-delà des groupes stigmatisés…

Entretien réalisé par AGNÈS FRESCHEL dans le cadre d’une rencontre mensuelle de « femmes 3000 »

Lire aussi, à propos des stéréotypes de genre, leur influence dans le monde de l’éducation artistique.

Femmes 3000

« Femmes 3000 » est un réseau national, créé en 1989 par Michèle Barzach sous le nom de « Femmes politiques », et destiné à faciliter le contact et la visibilité des femmes dans des domaines où elles sont sous-représentées. Rebaptisé « Femmes 3000 » depuis 1997, ce réseau veut penser la femme du 3e millénaire : il est mixte (10% d’hommes), connu à Paris pour ses Mardis de Flore très discutés, et organisé en délégations régionales.

Celle des Bouches-du-Rhône, présidée par Dominique Mucchielli, est particulièrement active : tables rondes, diners thématiques, soirées festives, et surtout conférences sur les femmes en sciences, dans les arts, dans la finance, sur les cheffes d’entreprise… Sa réflexion porte plutôt sur les « plafonds de verre », qui empêchent d’accéder aux plus hauts postes de responsabilités, que sur les « planchers collants » qui maintiennent les femmes en sous-emploi, bas salaires, domination masculine et harcèlements de tout type. Car « Femmes 3000 » veut promouvoir plutôt que défendre, et son combat est celui de la valorisation, aux côtés des hommes féministes s’ils le veulent.

Un réseau positif, ouvert, agissant, en contact avec d’autres réseaux de femmes (ils sont de plus en plus nombreux) et précis dans ses réflexions alimentées par des chercheus-e-s et nourries d’expériences.

L’adhésion est ouverte à tous et toutes, retraité-e-s, étudiant-e-s, actifs et actives. Avec une réflexion, bientôt, sur l’écriture inclusive ?

AGNÈS FRESCHEL
Novembre 2017

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