Journal Zibeline - bannière pub Journal Zibeline - bannière pub Journal Zibeline - bannière pub

Le monde culturel, en lutte pour survivre, est soumis à une baisse considérable des aides publiques

Les artistes asphyxiés

Le monde culturel, en lutte pour survivre, est soumis à une baisse considérable des aides publiques - Zibeline

Depuis 10 ans les compagnies régionales subissent une réduction sévère des aides publiques ; Dernièrement, l’accélération de ces baisses dans les budgets, qu’elles proviennent de l’État ou des collectivités territoriales, ont conduit une centaine d’acteurs en PACA, compagnies et lieux intermédiaires¹, à pousser un cri d’alarme. Dans une lettre ouverte, datée du 29 mai, ils s’adressent ainsi aux élus du territoire pour alerter sur leur situation d’assèchement financier et pour obtenir des réponses concrètes sur les objectifs d’une telle politique. « Nous craignons que soit mise en œuvre une nouvelle orientation d’offre et de demande culturelle qui glisserait vers le populisme, la seule rentabilité économique et l’uniformisation de la pensée et des goûts », écrivent-ils notamment. Ils demandent également que les motifs déterminant les baisses de subvention soient clairement définis. Ils soulignent la nécessaire « prise en compte comme critère d’évaluation de l’exigence artistique et de la plus-value sociétale induite par nos actions qui ne peuvent se mesurer à l’aune des seuls critères quantitatifs énoncés par les conventions d’objectifs. » Ils rappellent enfin que « ces coupes affectent principalement les petites entreprises de notre secteur qui contribuent fortement au maillage artistique et culturel de notre territoire. »

Siphon vicieux

De fait, ces petites structures, indispensables à la richesse de l’offre culturelle, sont les plus impactées par ces politiques de restriction. Les budgets décentralisés de l’État (via la DRAC) sont en baisse constante en région et fléchés vers les structures au label national. Les Régions prennent le relais des manquements de l’État en matière d’équité territoriale et abondent au budget des « gros opérateurs », restreignant les autres. Quant aux subventions des départements, qui restent la plus riche des collectivités, elles sont en baisse systématique depuis 2012 (- 24% dans les Bouches-du-Rhône, – 10% dans le Vaucluse ou – 15% dans le Gard). Ce n’est guère mieux du côté de la plupart des municipalités, la baisse de dotation de l’État ayant mis certaines au bord de la faillite. Et les Métropoles n’ont pas (encore ?) pris le relais.

Pire pour les compagnies : les DRAC exigent qu’elles fassent un minimum de dates pour être conventionnées, les plongeant dans un cercle vicieux absurde. Les lieux intermédiaires, aux ressources en baisse et aux marges artistiques² très réduites, ne sont plus en mesure de produire ces compagnies, qui affichent un calendrier de dates insuffisant et perdent leur conventionnement. Cela a été le cas pour Jean François Matignon par exemple l’an dernier, alors même qu’il est cet été programmé au Festival In d’Avignon, et c’est aujourd’hui au tour de Renaud Marie Leblanc, dont la dernière mise en scène d’Horace est pourtant remarquable, et le travail de transmission irremplaçable. Ceci vaut pour le spectacle vivant. Dans l’art contemporain, les manifestations vont devoir justifier d’au moins 20% de mécénat dans leur budget global pour obtenir une subvention. Un taux inaccessible pour nombre de structures, qui devront renoncer à leurs manifestations, ou les réaliser a minima.

Situation de pauvreté

Ces choix politiques placent les artistes, de tous les domaines, dans des situations économiques intenables. Les signataires de l’appel du 29 mai expliquent ainsi qu’ils doivent régulièrement recourir au chômage partiel, et au licenciement économique. Ils sont, personnellement, dans des situations de précarité (intermittents alors qu’ils travaillent de façon permanente), voire de pauvreté : au RSA pour certains, sur le fil pour la plupart. Les postes ADAC (financés par la Région), qui ont pu être une bouée de secours, sont supprimés, nul ne sait ce qu’il en sera des dispositifs d’aides à l’emploi, auxquels toutes les associations culturelles recourent.

Face à ce constat alarmant, le discours des politiques est variable. Les DRAC restent sur leur réserve, la Région PACA répète que son budget Culture est en hausse, sans comprendre que les conséquences de son fléchage dit « ExtraPôle » concentre dans les mains des mêmes « gros opérateurs » (qui par ailleurs siègent aussi dans les commissions des DRAC) le pouvoir d’évaluation, de financement et de programmation. Ce qui ne peut que mener au conflit d’intérêt. Quant aux villes, elles se réjouissent lorsqu’elles peuvent simplement maintenir leurs budgets…

Fusion-réquisition

D’autres ont moins de scrupules : répétant qu’elle n’aime pas la langue de bois, Sabine Bernasconi, en charge de la Culture au département 13, reconnaît le rôle indispensable du tissu culturel au rayonnement économique du territoire. Mais elle clame que les moyens sont en baisse, qu’il faut s’y adapter et qu’elle ne peut rien promettre sur les futurs budgets alloués. Ajoutant qu’elle compte sur la mutualisation des acteurs du secteur et sur leur inventivité.

Elle s’exprimait ainsi le 28 juin, lors de l’annonce officielle de la fusion entre le Théâtre de la Joliette-Minoterie et le Théâtre de Lenche. Car un autre moyen de réduction des dotations publiques est à l’œuvre : à Marseille, ce phénomène de fusion est devenu une méthode, adoptée par les collectivités pour limiter les acteurs présents sur un même territoire. La culture n’est pas la seule à être victime de ce choix politique : dans les domaines les plus variés, pour les aides aux associations, quel que soit leur objet, il est recommandé de « mutualiser les énergies ». Se regrouper pour être moins nombreux à émettre des demandes d’aide. Le plus souvent, c’est pour tenter de survivre que des associations décident de s’unir, rarement par choix.

D’autant plus dans le champ culturel, où le politique a clairement la main et détermine qui restera vivant. Quand deux structures coexistent sur un territoire proche, l’avenir de « la plus petite » est soumis à celui de « la plus grande ». Si cette dernière n’accepte pas de « sauver » l’autre, le péril financier sera trop important pour les deux. Ce fut le cas pour le GRIM, absorbé par le GMEM, Le Gyptis, absorbé par La Friche, ou Les Bernardines, placées dans le giron des Théâtres de Dominique Bluzet. Ce sera bientôt le tour de La Gare Franche, pris sous l’aile protectrice du Merlan. C’est aussi le cas du Lenche, uni désormais à La Minoterie.

Derrière ces apparentes unions, la plupart du temps, des choix contraints. Pierrette Monticelli, co-directrice de La Minoterie, le reconnaît, l’équipe de son théâtre n’aurait eu ni l’idée ni le souhait d’une telle fusion. Le Théâtre de Lenche va devenir un espace de résidence, de création et de monstration, et pallier le manque chronique de financement du Théâtre de la Joliette, ouvert en 2013. Avec la fusion, l’équipe passera de 11 à 16 salariés. Mais le budget de 1,2 M€ sera porté seulement à 1,7 M€, loin de ce que représentaient les budgets séparés des deux lieux : si la Ville de Marseille a tenu ses engagements, le conseil départemental a exigé la fusion sans rien promettre. Pour l’heure 40 000 euros manquent à l’appel pour boucler 2017 : il faudra bien faire plus avec moins. Le concept néolibéral auquel la société entière doit désormais se plier.

JAN-CYRIL SALEMI et AGNÈS FRESCHEL
Août 2017

Photo : © Occupation de l’Hôtel de Ville – Festival d’Aurillac 2014 © Jan-Cyril Salemi

¹ Lieux subventionnés mais non labellisés

² Part d’un budget consacrée à la production et à la programmation