Le monde respire par ses plaies

 - Zibeline

«Mon présent n’a plus de survivants. Ils sont tous morts, les hommes, les femmes de mon enfance. Les chiens aussi. Tous, mon sang. TousRepas de morts a été l’une des révélations de la dernière rentrée littéraire. Prose hallucinatoire, syncopée, syntaxe mise à mal, ce «bal des revenants» n’en finit pas de hanter. Dimitri Bortnikov était l’invité de Peuple et Culture Marseille jusque mi-juillet, premier temps d’une résidence d’écrivain qui se poursuivra à l’automne prochain. Rencontre avec un auteur captivant, déroutant, qui déploie ses images à mi-voix et qui, quoiqu’il écrive «J’ai rien à faire là», est bien ici et maintenant ; à «rôder dans la ville pour percer le sac du réel» ; pour «trouver la vraie plaie du monde plutôt que de mettre les doigts sur les pansements» ; pour «la voir, la dire et rester à côté

Zibeline : Repas de morts est votre 2ème roman écrit directement en français. Pourquoi ce choix linguistique ?

Dimitri Bortnikov : Je me suis installé en France en 1998. Je me suis retrouvé comme un fiancé qui a pris trop de somnifères et qui se réveille après plusieurs années de sommeil à côté de sa fiancée française. Alors, je me suis mis à écrire en français.

Votre prochain ouvrage, à paraître en octobre, s’intitule Je suis la paix en guerre. Il s’agit d’une traduction. Aimez-vous le métier de traducteur ?

Le traducteur est une sorte de Cyrano de Bergerac qui sait qu’il ne peut pas être aimé et que tout est perdu. Il n’est que le passeur, le seul à être visible et le seul qui doit être invisible. Comme St Christophe quand il porte le Christ…

Vous avez traduit du slavon (russe moyen) les lettres d’Ivan le Sévère dit le Terrible. Est-ce vous qui les avez choisies ? Et pourquoi vous intéresser à cette figure de tsar sanguinaire ?

C’est moi qui les ai sélectionnées. Yvan le Terrible est un écrivain raté, mais un grand écrivain. Et en même temps un criminel. Qui cherche à savoir comment sa violence se déchaîne, et non pourquoi. Qui est à la recherche de son innocence, de l’enfant vivant en lui. J’essaie ni de le défendre, ni de le disculper, mais de le déterribiliser. Il y a une forme de parenté entre sa démarche et la mienne. Dans cette quête de rédemption et de vision double, pour essayer de voir juste.

Votre choix de lettres est d’ailleurs suivi d’un texte de vous intitulé Les tombeaux ouverts.

C’est une postface ; une sorte de petite fenêtre dans le palais sombre d’Yvan le Terrible, par laquelle on peut observer ce qui se passe sans la fascination. Car ses lettres sont fascinantes ; une fois qu’on les a commencées, on est pris.

Votre résidence à Marseille vous permet-elle d’avancer dans vos projets d’écriture ?

Oui, je continue un gros livre, très dense, qui pourrait être une sorte de «dessert de morts». Je l’ai intitulé Face au Styx, mais j’aime bien l’appeler «Fesses au Styx et queue au Paradis» ! À côté de cela, je participe à des rencontres, j’anime des ateliers d’écriture, que je poursuivrai à l’automne. En octobre-novembre prochains, je dirigerai aussi des ateliers de traduction avec des lycéens marseillais. Entre autres…

Propos recueillis par FRED ROBERT

Juillet 2012

 

À lire : Repas de morts, Allia, 9 €

À paraître : Je suis la paix en guerre, Allia