Le combat de l’art, un combat politique

 - Zibeline

Il y a des grands duels dans l’histoire de la philosophie, et de grands vainqueurs !

Platon contre Aristote ou les idées contre la réalité ; Descartes contre Spinoza ou l’âme dominante contre le corps source de tout ; et aussi Kant contre Hegel, ou le combat, titanesque, entre l’idéalisme abstrait et la dialectique qui se nourrit de l’histoire et du réel.

Les gagnants sont Platon, Descartes et Kant ! Ce qui signe la victoire de l’idéalisme sur ceux qui défendent l’inscription de la pensée dans l’histoire et le social. Mais restons-en à l’art. Kant a certainement le premier théorisé ce qu’on appelle l’esthétique par un de ces multiples coups de génie abstraits qui caractérisent sa philosophie : ne connaissant rien à ce dont il parle, il va tout de même en élaborer une théorie superbe et toujours d’actualité.

Ton beau est le mien

Comment théoriser le beau, et même par la suite l’art lorsqu’il se sera débarrassé du beau ? Il est très difficile de rationaliser l’émotion esthétique : je trouve ce film génial, tu le trouves nul : qui a raison ? D’ou la formule «des goûts et des couleurs on ne discute pas.» Mais le «grand Chinois de Königsberg» comme le surnommera Nietzsche, ne voudra pas en rester là. Il y a quelque chose de fort lorsque nous disons «c’est beau», formule qu’il convient de distinguer du «ça me plait».

Dans ce dernier cas il s’agit d’un jugement portant sur l’agréable, il est entièrement subjectif, dépend strictement du sujet. Et puis l’expression porte la marque de la subjectivité avec le «me». Mais quelque chose de différent se produit avec le jugement similaire qui porte sur le beau : on dit «c’est beau» et non pas «c’est beau pour moi». Certes. Il n’en faut pas plus à Kant pour remarquer qu’il y a dans ce jugement une prétention à être objectif : on dit «c’est beau» comme on dirait «c’est blanc» ou «c’est noir». Qu’est-ce qui peut justifier cette prétention puisque la personne qui le formule sait très bien qu’on pourra ne pas être d’accord avec elle ? Elle sait très bien qu’il n’y a pas de concept du beau.

Et bien d’après Kant, en parlant ou jugeant une œuvre que nous aimons, nous estimons que tout humain à notre place devrait trouver ça beau : «lorsqu’il dit qu’une chose est belle, il attribue aux autres la même satisfaction ; il ne juge pas seulement pour lui, mais pour autrui.» Critique du jugement, §7.

Car le jugement de goût, lorsqu’il porte sur l’art, est le jugement de la vraie liberté humaine : celle où chacun décide par soi-même en espérant trouver un point d’accord avec les autres. Et si on n’est pas d’accord on se dispute, on parle, mais on n’évite pas la confrontation, avec un simple «chacun son avis» tel qu’un certain post-modernisme individualiste, socialement désintégrateur, nous incite à le faire, prétendant par là définir la démocratie.

Le beau est vrai

Kant élabore donc une théorie des sentiments qui prend prétexte de l’art, et plus précisément du beau. Plus moderne sera Hegel qui se fera fort de contredire Kant sur chacune de ses idées. Pour commencer Hegel se débarrasse du beau dont, selon lui, l’art n’a que faire. (Il faut dire que la réfutation était facile : pour le coup Kant n’y comprenait absolument rien, et prenait pour exemple de l’art le chant du rossignol, naturel, ou un poème, pourri, du Roi de Prusse !). Non, pour Hegel l’art est une manifestation de la vérité, rien que ça ! C’est-à-dire que toute œuvre d’art dit ce qu’est le peuple qui la réalisa ou en fut contemporain.

En fait la vérité, pour Hegel, c’est le réel, aussi contradictoire que cela semble. Le concept n’est pas une idée, il est gorgé de réel. Le concept d’être humain n’est pas une idée abstraite produite pas les penseurs, c’est l’homme à toutes les époques dans toutes les situations sociales. Et chaque situation, chaque condition peut produire un concept d’homme contradictoire.

Quel rapport avec l’art ? et bien l’art manifeste la vérité d’une époque : on doit analyser l’œuvre d’art non pas à partir de l’émotion universalisable qu’elle procure comme le disait Kant ; mais on doit l’analyser en tant qu’elle dit quelque chose du monde. Et pas seulement de l’artiste ou du spectateur qui l’examine. En ce sens une œuvre est nulle non pas lorsqu’elle ne procure aucune émotion, mais quand elle ne dit rien du monde.

Donc : l’art pour nous toucher, selon Hegel, doit être politique.

Le beau c’est classe !

Or, fabriqué sauf exception par les classes dominantes, l’art a toujours du mal, aujourd’hui, à intéresser les classes populaires, qui trouvent souvent leur beau ailleurs. C’est que, comme le dit Marx, toute pensée d’une époque n’est rien d’autre que la pensée de la classe dominante. L’œuvre d’art ne peut pas plus qu’une autre s’abstraire du déterminisme social, et des représentations du monde qu’elles induisent. Même si depuis Hegel le réel et ses réalismes ont fait largement irruption dans les représentations, même lorsqu’il dévoile le monde, même s’il a souvent été lié à des combats politiques, notre art reste, sinon élitiste, du moins celui qu’une élite fabrique. Il est même, assez clairement, un marqueur de classe : dis-moi ce que tu trouves beau, et je te dirai d’où tu viens…

RÉGIS VLACHOS

Septembre 2012