La vision de la culture de Jean-Luc Mélenchon

La question culturelle et les Insoumis

La vision de la culture de Jean-Luc Mélenchon - Zibeline

Jean-Luc Mélenchon se présente dans la première circonscription des Bouches-du-Rhône, siège de Zibeline. L’occasion de l’interroger sur sa vision de la culture.

Zibeline : La question des politiques culturelles a été largement absente du débat présidentiel, ou en tous les cas très peu médiatisée. Elle est pourtant présente dans votre programme.

Jean-Luc Mélenchon : Oui ! Je ne suis pas le meilleur spécialiste pour répondre à cette question, j’ai toute une équipe qui y travaille, mais je peux vous donner un symbole parlant. Pour Macron, faire une politique culturelle c’est donner un chèque de 100 euros aux jeunes. C’est-à-dire qu’il consumérise l’usage. Moi je me place du côté des créateurs, artistes, auteurs, compositeurs, et je voudrais instaurer un mode de financement social à partir des œuvres du domaine public. Une taxe, une fois que les droits d’auteurs et des ayants droit sont tombés, qui aille directement aux auteurs vivants. C’est une vieille idée, de Victor Hugo…

Cela reviendrait donc à faire payer ce qui relève actuellement du domaine public. Comment concilier cette remise en cause de l’accès gratuit aux œuvres avec le « domaine commun informationnel » que vous défendez par ailleurs ?

D’abord en ne confondant pas création et information, ensuite en arrêtant l’hypocrisie : le versement des droits d’auteur aux ayants droit jusqu’à 70 ans après la mort de l’auteur se pratique non, pourquoi pas une taxe après ? Parce qu’elle ne serait pas un héritage, mais une redistribution ? Et puis cela remettrait un peu dans le circuit les œuvres d’aujourd’hui, qui sont payantes et donc en concurrence avec les œuvres du passé, gratuites….

Vous vous êtes pourtant emparé avec détermination de la question des arts numériques, qui aiment la gratuité et l’accès libre…

Oui, ce domaine-là me passionne. C’est l’art d’aujourd’hui, du XXIe siècle, il y a une créativité incroyable là-dedans, et tous pensent que c’est l’art des ados mais non, c’est l’art des adultes de 35 ans… Mais je pense qu’il faut le règlementer, pas le contraindre non, mais le cadrer pour que les artistes qui créent des jeux vidéo aient des droits. Il y a une vraie nécessité d’un Centre National du Jeu Vidéo comme il y a un CNC (Centre National du Cinéma ndlr), avec des aides à la création redistribuées à partir des droits perçus. Un financement…

Vous pensez donc qu’il faut un cadre à la révolution numérique…

Oui, j’ai vécu l’ouverture des radios libres. On pensait que la liberté, le fait d’ouvrir le droit de diffuser, ferait naître de la diversité, de la liberté, de la nouveauté. C’est l’inverse exact qui s’est produit, à quelques exceptions près, une uniformisation incroyable, et la mainmise des grands groupes. Sans cadre, dans une société capitaliste, c’est ce qui se produit.

Pour ce qui est du service public de la culture, il est peu développé dans votre programme. Est-ce que cela vous intéresse moins ?

Non, je suis sans doute moins au point personnellement, mais surtout ils s’engueulent entre eux…

Qui ?

Mon équipe qui a fait le programme et les livrets. C’est l’endroit où ils ne sont pas d’accord tout à fait, et nous quand on n’est pas d’accord tout à fait, on s’engueule ! Non plus sérieusement on est d’abord pour la nationalisation des écoles d’art. Au sens large, musique, danse et théâtre aussi. Pas de raison qu’il y ait un tel écart territorial, et de tels dysfonctionnements. On pense aussi qu’il faut réfléchir la question de l’équilibre patrimoine/création en les mettant en dialogue.

Vous ne parlez pas de décentralisation, question cruciale quand on se présente ici, et qu’on sait que l’essentiel des dépenses du ministère va à Paris. Vous ne parlez pas non plus de spectacle vivant, de théâtre public, de théâtre populaire…

Mais vous connaissez mieux mes livrets que moi ! On a travaillé ces questions, pour lesquelles on est en accord avec les communistes, sauf sur un point. Je crois qu’il faut porter un regard critique sur les contenus. Quand je dis cela ils lèvent les bras au ciel, ils disent pas de censure, on a donné avec Staline. Eux oui, mais pas moi ! Je sais, parce que j’ai fait un peu de philo, que l’art esthétise des valeurs. Par nature ! Le capitalisme esthétise la violence et la soumission, l’enrichissement, la misogynie. Pour s’y opposer il faut favoriser un art, une littérature, qui esthétise la tendresse, le bonheur, la gratuité, l’égalité, la lutte, la diversité. Il faut qu’on sache quel art on veut, sans le leurre d’une liberté de création qui n’existe pas si on ne la finance pas, si elle ne touche personne et si le contexte social ne lui permet pas d’éclore.

Vous parlez beaucoup en revanche, de la spéculation sur les œuvres d’art dans votre programme…

Effectivement. L’art contemporain rapporte aux capitalistes, ils spéculent et il est vraiment immoral que tant d’artistes soient dans la misère quand des œuvres s’échangent à ces prix-là. Plus globalement, et là je sais que c’est impopulaire, je suis contre le mécénat. Les entreprises échappent à l’impôt ainsi, et si on récoltait et redistribuait correctement cet argent cela serait plus efficace et plus juste que les mécénats et les fondations qui blanchissent leur image en se faisant protecteurs des arts. Ils ne leur appartiennent pas.

A qui appartiennent-ils ?

Au peuple ! C’est pour cela qu’une politique culturelle ne se pense pas sans éducation à l’art. Mais ça n’est pas avec le ministre de l’Éducation actuel qu’on va pouvoir travailler à cela… Jean-Michel Blanquer veut autonomiser les écoles. C’est-à-dire, et ça les enseignants le savent bien, transformer les écoles en entreprises, avec des enseignements choisis. Dans ce contexte, difficile d’imaginer une ouverture à l’art pour d’autres que pour les enfants des classes supérieures. Et le chèque de 100 euros n’y changera rien…

Et pensez-vous que vous allez pouvoir contrer cette politique ?

Je l’espère ! Le pays est très volatile, on est dans un contexte politique où tout change constamment. Malgré la campagne orchestrée contre moi, où on m’a accusé de vouloir sortir de l’Europe, d’être l’ami de Poutine, puis de faire du ni-ni quand je disais qu’aucune voix ne devait aller à Le Pen, et que j’étais pour le vote obligatoire, et contre la consigne de vote parce que les électeurs ne m’appartiennent pas… Bon je sais qu’ils vont inventer autre chose, là ; sur mon hégémonie ou je ne sais quoi, j’ai appris à faire avec la calomnie… Je disais ?

Malgré la campagne orchestrée contre vous…

Oui. J’ai réuni 7 millions de voix. Je dirige un mouvement puissant, formé de gens qui fonctionnent à l’enthousiasme et ne veulent plus des arrangements électoraux, de salades de sigles. Je ne suis pas un Don Quichotte contrairement à ce qui se dit, je suis un stratège. Je pense qu’il y a une grande culture politique dans ce pays, une vraie envie de politique. Et que Marseille est l’endroit où quelque chose qui ressemblera à un Front Populaire peut naître. Pas un rassemblement des gauches, ni une extrême-gauche, je n’ai rien d’extrême regardez mon programme, ce n’est pas parce que j’ai le sang chaud que je suis un leader maximo. Je crois qu’une gauche nouvelle peut naître ici des aspirations du peuple, pas de l’union des vieux partis.

Mais si le résultat des législatives est décevant, la lutte sociale et politique restera-t-elle possible si les partis sont à bas ?

Un mouvement est né, massif. Il va continuer, à partir d’ici et au-delà de moi, quel que soit le résultat électoral.

Entretien réalisé par AGNÈS FRESCHEL
Mai 2017

Photo : Jean-Luc Mélenchon -c- Pierre-Selim Huard – Creative Commons