Prédation des imaginaires

Journal Zibeline actualit culturelle

Quel sens a notre vie, sinon de l’inventer sans cesse ? Et quel sens a l’art, sinon de questionner nos gestes quotidiens, les rabâchages de la pensée dominante, notre héritage trop lourd ou nos pages trop blanches ? Quel rôle ont les artistes, sinon de permettre à nos imaginaires d’échapper aux sentiers balisés, hors de la satisfaction préfabriquée, mais dans l’expérience intime, et la transcendance ?

C’est vers la disparition de cela que nous sommes entraînés. Vers la soumission à la rentabilité, à l’objectif économique, à la modélisation, aux raccourcis en 140 signes, aux classements des artistes en Tops et en Victoires. Le libéralisme dicte son vocabulaire à la Culture qui, depuis Malraux, reposait sur l’idée démocratique de service public et d’exception. Les artistes, les penseurs, ceux qui mettent en œuvre des politiques culturelles, ceux qui tentent de partager les arts, de les enseigner, sont aujourd’hui en butte au rapt de nos imaginaires. De véritables prédateurs, pour continuer de générer 75 milliards de bénéfices et verser 58 milliards de dividendes à leurs actionnaires (chiffres des entreprises du CAC 40 en 2016), fabriquent des contre-produits culturels, noyautent les médias et la sphère politique, imposent un prêt-à-penser… jusqu’à ce que l’on trouve normal, acceptable, qu’un gouvernement rabote les APL, taxe la retraite des « plus aisés » (1200 euros par mois !), abaisse l’ISF, tout en laissant à peine stagner un budget de la culture notoirement insuffisant. Sans compter qu’il élague celui des collectivités territoriales qui vont répercuter la baisse sur leurs subventions. Et qu’il décrète la fin des emplois aidés qui va achever, très concrètement, les petites associations, culturelles ou non.

Nous ne devons plus accepter ce rapt, cette prédation. Ne plus accepter d’entendre qu’il n’y a pas d’argent : 10% de la population en France possède 50% du patrimoine, il n’y a pas de raison de faire payer aux pauvres, aux retraités, aux collectivités publiques, à la vie associative, la baisse de leurs impôts et l’augmentation exponentielle de leurs revenus.

L’État peut retrouver les marges pour une éducation revitalisée, une santé décente, une culture libérée du joug libéral. Il suffit pour cela que nous cessions de raisonner comme les loups qui nous dévorent : il n’y a pas de fatalité à l’appauvrissement de nos ressources, et de nos imaginaires.

AGNÈS FRESCHEL
Septembre 2017