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Pourquoi j’irai, dimanche, voter Estrosi

Journal Zibeline actualit culturelle

Dimanche soir, quand le PS s’est retiré, laissant les électeurs de gauche comme orphelins, je me suis dit, comme nombre d’entre vous sans doute, que je n’irai pas cette fois voter à droite. Que je n’irai pas donner le pouvoir, mon pouvoir de représentation, à Christian Estrosi. Parce que le chantage au Front National, cela fait trop longtemps que ça dure, et que ça nous amène à voter contre notre gré, nos convictions, nos projets d’avenir. Parce que la gauche, à ce jeu là, se retrouve en miettes. Pour une fois, ne votons pas malgré nous, laissons le Front national s’emparer du pouvoir d’une collectivité, et peut être que les 40 % d’électeurs qui ont voté pour la famille Le Pen comprendront enfin, face aux faits, quelle est l’engeance qu’ils désirent.

Et puis…

J’ai cauchemardé. Revu dans mon sommeil l’image de cette jeune femme blonde souriant, durant la manif pour tous, aux côtés de Logan Djian, qui a le blason des SS tatoué sur le bras.

Nous savons ce que Marion Le Pen défend, et comment elle veut nous détruire. Nous savons ce qui peut nous arriver.

Mais rappelons encore.

L’urgence d’abord : le Conseil Régional est le premier financeur des compagnies et des lieux de production. Sans ses financements culturels le secteur va mourir, et seuls survivront les équipements municipaux, et les maisons et festivals financés par l’Etat. Jusqu’à ce que, et ça n’est pas exclu si on ne nous propose comme alternative que Hollande et Sarkozy, le FN parvienne en 2017 à gagner les présidentielles et les législatives. La mort de toute vie culturelle est annoncée, ce qui est un désastre humain, économique et, excusez le gros mot, intellectuel. C’en est fini de la pensée fine, complexe, contradictoire, et de la transcendance par l’art. C’est à dire de ce qui fait de nous des êtres humains.

Ce n’est pas le plus grave ? Sans doute. Car les élus FN siègeront dans les Conseils d’Administration des Lycées, ceux où on décide des menus à la cantine, de la politique de santé, des aides sociales. Ils siègeront dans les comités paritaires, les conseils d’administration, les instances de financements. Ils décideront de la politique des transports publics. Faut il rappeler que le FN est contre les menus sans porc et le ramadan, contre l’avortement et l’éducation à la contraception, contre le mariage pour tous et le financement des associations LGBT, contre l’égalité homme femme, contre l’accueil des réfugiés politiques persécutés dans leur pays ? Faut-il rappeler qu’il est pour la détention ferme des petits délinquants, et la peine de mort pour les autres, alors que nos prisons sont surpeuplées, que le taux de suicide y augmente chaque année, que les détenus s’y radicalisent et que le taux de récidive à la sortie de cet enfer n’a jamais été aussi haut ? Faut il rappeler qu’il est contre notre système social et de santé qui protège les plus faibles par la cotisation et l’impôt ? Qu’il veut diminuer les retraites, les allocations familiales sauf pour les femmes – françaises!- qui renonceront à travailler ?

Ce n’est pas le plus grave ? Peut être. Car les ouvriers, employés, les chômeurs, les petits commerçants et artisans qui votent pour eux vont souffrir comme jamais. Parce que l’économie va s’effondrer, que le protectionnisme prôné par le FN est une aberration, et que la France n’aura plus d’alliés. Et que, dans un pays où on oppose les citoyens de première main et les autres, où tout le monde s’appauvrit, où l’éducation, la culture et la presse auront disparu, il est inévitable que l’on plonge dans la guerre civile. `

Alors oui, j’irai voter Estrosi. Mais je ne m’arrêterai pas là, parce que ce geste m’aura coûté, et qu’il faudra que j’agisse. Je revendiquerai, avec tous ceux qui feront comme moi s’ils sont assez nombreux pour éviter la peste brune, que la nouvelle majorité au Conseil Régional ne détruise pas le travail de 18 ans d’une collectivité qui n’a pas, globalement, à rougir de son bilan.

Mais surtout, j’essaierai de reconstruire un avenir.

La résistance, quel que soit le résultat, va être nécessaire. Il est question de rebâtir la gauche, de nous débarrasser de ceux qui ont trahi nos idéaux, de faire entendre à ceux qui nous gouvernent que nous les avons élus pour qu’ils se préoccupent du peuple. Mais il est question aussi de questionner l’abstention des jeunes, l’abstention des quartiers populaires, de parler politique partout, de fabriquer du lien, d’ouvrir nos portes. De discuter au quotidien avec ceux qui se laissent porter par la haine et la défiance de l’autre, pour les convaincre qu’ils ont tort. Et que nous autres juifs, musulmans, noirs, asiatiques, homosexuels, femmes, jeunes, communistes, libertaires, écologistes, artistes, avons envie de vivre comme bon nous semble, avec les droits gagnés dont ils veulent nous priver.

Pour cela, il faudra s’emparer des médias publics, démonter leurs formats imposés , décrypter patiemment et sans colère les discours haineux et absurdes qui chaque jour y sont relayés.

Et veiller. Organiser un contre pouvoir. Un lieu où tous les reculs, toutes les souffrances sociales, tous les abus de pouvoir, toutes les privatisations du bien public, des centres sociaux, des plages et des parcs, toutes les atteintes à nos libertés trouveront des témoins et des échos. Un rassemblement, joyeux, pour qu’une lutte commune soit possible, et qu’elle s’élargisse au delà de nos cercles parce qu’il y fera bon vivre, parce qu’il faut aujourd’hui penser ensemble la cité. Et ainsi,  en résistant, nous pourrons sans doute réinventer le partage, la fête, la culture, notre lien à la nature, au geste, à la parole, à la rencontre.

Car on n’a jamais vu, dans l’histoire, si peu de joie à remporter une telle victoire électorale. Les 40% d’électeurs qui ont voté dimanche pour Marion Maréchal Le Pen ne sont pas venus crier leur liesse dans la rue. Ils en ont peur, et ne connaissent pas la joie. Leur victoire a, même pour eux, un goût amer de défaite.

Ne les laissons pas s’emparer de nos vies. Allons voter Estrosi, pour pouvoir à nouveau, demain, voter pour ceux avec qui nous aurons rêvé une société nouvelle.

Agnès Freschel, le 9 décembre 2015