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Vu par Zibeline

Les photographes exposés aux Rencontres d'Arles, sismographes de leur époque

Sous les dessous chics, le monde

• 3 juillet 2017⇒24 septembre 2017 •
Les photographes exposés aux Rencontres d'Arles, sismographes de leur époque - Zibeline

Arles a cette année un côté star. Presque Cannes. On peut s’y perdre, ou s’y trouver. Se demander pourquoi Audrey Tautou s’expose à Montmajour, mais voyager avec Annie Leibovitz, ses portraits de John Lennon ou de Mick Jagger, et d’anonymes étrangement familiers. S’étonner d’ailleurs que cette contre-culture américaine nous soit si proche. Et décider d’aller plus loin. Car Arles ouvre à tous les étrangers. Aux paysages glacés, et pourtant chaleureux, de Marie Bovo. À des photographes qui, tels des sismographes, captent les soubresauts de leur pays empêtré dans l’histoire passée et présente.

Focus (inter)nationaux

De l’Iran à l’Amérique latine et à la Colombie en particulier, les deux thématiques en imposent par le nombre d’artistes et d’œuvres en présence. Tirages traditionnels, photo plasticienne, wallpapers, installations et vidéos multiplient les angles, entre désespoir, constat amer, révolte et parfois une certaine jubilation. A la chapelle Sainte-Anne, 64 photographes iraniens de la génération récente font face à leur histoire nationale depuis la révolution islamique de 1979. D’où le titre Iran, année 38. En enroulant un couple de jeunes adultes dans des tapis persans traditionnels, Babak Kazemi dénonce les prescriptions du pouvoir envers la population et notamment les jeunes générations. Azadeh Akhlaghi ressuscite les personnalités disparues et occultées par le discours officiel dans des sortes de reconstitutions mises en scènes. Entre tradition et ouverture, d’autres photographes se tournent vers les problèmes cruciaux de l’environnement (eau, pollution…).

Aux antipodes du globe, Latina ! englobe quatre expositions dont une importante monographie consacrée à Paz Errázuriz, corpus de 150 tirages, de 1970 à nos jours sur son pays, le Chili. Cette opposante à la dictature Pinochet produit une photographie de rue plus rugueuse que la street photography nord-américaine, humaniste, engagée, comme en témoignent ses photos de femmes délaissées, de prostituées, de travestis et autres parias (séries des Muňecas ou La manzana de Adán). La Colombie est à l’honneur à travers une imagerie vernaculaire mise scène en tragi-comédie amère et baroque, La vache et l’orchidée, deux symboles nationaux colombiens, et ¡Vuelta ! (activité illégale en argot local) propose une exploration du pays à travers 28 artistes plasticiens et photographes interposés, sur fond de transformation sociale, violence et espoir de renouveau suite à accord de paix. L’exposition s’appuie, en plus de la photographie, sur des médiums diversifiés : les reconstitutions historiques de Santiago Forero, les photos de familles posant avec leur Renault 4 dans les années 70 collectées par Nicolas Consuegra, l’installation poétique d’Andrea Acosta et un choix passionnant de vidéos et dispositifs multimédia de Nicolas Consuegra, José Alejandro Restrepo (Le pouvoir de l’image), Wilson Diaz (soldats des FARC se baignant), Clemencia Echeverri (l’eau porteuse de mort)…

Issue de la collection Leticia et Stanislas Poniatowski, avec 111 artistes, Pulsions urbaines compose une sorte de panorama historique des transformations de plusieurs villes d’Amérique latine entre 1960 et aujourd’hui.

La jeune photographie

À l’Atelier de la mécanique, le Nouveau Prix Découverte offre une vitrine aux talents de demain. Sur 200 candidatures, 10 ont eu la faveur du jury qui les choisit comme photographes professionnels et reconnaît leurs singularités. La sélection s’est portée vers des formes multiples, qui révèlent pourtant des problématiques communes, et met en avant un goût prononcé pour la mise en scène. L’accrochage linéaire cède ainsi la place à des cohabitations de wallpapers, de tirages et projections au sol, frise panoramique, plantes vertes ou décor quasi théâtral. Le parcours est accidenté et plaisant mais que dit la photographie ?

Norman Behrendt documente le phénomène de l’urbanisation galopante à Ankara autour de la construction des mosquées, et les difficultés économiques de la Turquie : « Nous avons besoin de plus de travail » peut-on lire au dos d’un des Polaroïds encadrés ou collés au mur. Même démarche documentaire avec l’enquête et l’analyse de Philippe Dudouit qui sillonne la zone sahélo-saharienne depuis 2008. Ses paysages et portraits des nomades autochtones dénoncent sans fard le sous-développement économique et la montée de l’intégrisme dans cette région du monde. Délibérément « manifestes », les diptyques de Mari Bastashevski ne laissent aucune place au doute : c’est une contre-enquête glaçante sur le State Business qui ne connaît plus de frontières, en Ouzbékistan ou à Washington DC. Ambiances anxiogènes, intérieurs oppressants, les puissances d’État régissent les affaires du monde… Le téléobjectif accusateur de Guy Martin met le visiteur en situation de surveillance dans son dispositif inspiré de l’histoire récente de la Turquie, depuis le Parallel State des années 50 à la présidence Erdogan. Conflits, crises économiques, soulèvements politiques, tragédies (Carlos Ayesta & Guillaume Bression, Brodbeck & de Barbuat, Alnis Stakle) hantent la nouvelle vague, ainsi que le thème de l’environnement sacrifié, magnifié par Ester Vonplon. Le paysage, classique, est revisité par Juliette Agnel qui propose une échappée onirique dans ses Nocturnes, et Constance Nouvel qui inscrit ses Plans-reliefs dans le courant de l’abstraction géométrique. Tous mériteraient de voir leurs œuvres entrer dans la collection des Rencontres, mais tel n’est pas l’esprit d’une compétition !

Photographes enquêteurs

On peut aussi prendre des chemins de traverse vers des expos moins fréquentées et plus engagées. Croiser le travail de mémoire encore avec la rétrospective Mathieu Pernot à la Maison des peintres qui fête les vingt ans de sa rencontre avec les Gorgan, célèbre famille rom d’Arles. De l’insouciance des premiers pas de la fratrie aux années sombres des vies d’adultes, une énergie folle se dégage des tirages noir et blanc de 1995 comme des images en couleur de 2015. L’accrochage d’une grande finesse se suffit à lui-même pour révéler leur sincérité partagée et leurs regards droits dans les yeux. Cette remontée du temps qui le lie aux communautés tsiganes se poursuit dans Survivances à l’Hôtel des arts de Toulon (jusqu’au 1er octobre).

Sam Stourdzé a aussi fait le choix discret (trop ? ) d’exposer les désordres du monde : Niels Ackerman et Sébastien Gobert sont partis sur les traces de la décommunisation en Ukraine, qui déboulonne les statues de Lénine. Dont les bustes, les visages, les corps triomphants et les bras injonctifs s’entassent dans des coffres de voiture, au fond des jardins. Ou sont vindicativement détournés, Lénine figurant en clown, peinturluré ou transformé en Dark Vador. Les propos d’Ukrainiens désabusés et regrettant parfois un temps où ils avaient du travail, voisinent avec certains qui se réjouissent de la fin du culte de la personnalité, et des clichés tronqués.

Une autre fin de monde, et perte de mémoire, est à l’œuvre dans Un monde qui se noie de Gideon Mendel. Des portraits cadrés de victimes d’inondations majeures devant leurs maisons dévastées. Le photographe capte avec une acuité remarquable le désespoir rageur de chacun face aux dégâts des dérèglements climatiques. Des photographies détruites par l’eau sont aussi exposées, des bâtiments qui se reflètent dans des eaux tantôt miroir lisse réfléchissant superbement, tantôt liquide sale, opaque, peuplé d’ordures. Car nous ne sommes pas égaux face aux inondations : si certains en Angleterre ou en France y perdent jusqu’au plus irremplaçable de leur souvenir, d’autres, comme dans les bidonvilles des Philippines, y laissent leur vie. Dans les courtes vidéos réalisées après 9 catastrophes, on voit comment en Thaïlande la vie se réorganise aussitôt, comment chacun nettoie, déblaie, et reprend pied…

La troisième exposition du cycle est révoltante. Monsanto, une enquête photographique menée par Mathieu Asselin débute par le discours marketing de la firme dans les années 30, vantant les effets de la chimie, concevant avec Disney une maison du futur pour parfaite ménagère, en plastique… Pendant ce temps le PCB tue la ville d’Anniston. Mathieu Asselin photographie les paysages dévastés, rapporte les témoignages, les documents, les preuves que Monsanto savait, et a continué pendant des dizaines d’années à empoisonner les terres, les hommes, l’avenir. L’Agent Orange, pulvérisé au Vietnam par les soldats américains, a fait des millions de victimes : les photographies des vietnamiens sans bras, atteints de troubles génétiques après trois générations, les gros plans sur les fœtus difformes, siamois, les maladies transmises par les vétérans américains à leur descendance, voisinent avec les preuves que Monsanto a agi sciemment. L’épisode des OGM, toujours à l’œuvre, détruisant l’agriculture mondiale, n’est que le dernier acte, pour l’heure, d’une entreprise si mortifère que l’on se demande si son but est de faire de l’argent ou d’anéantir le monde… L’exposition, tout au bout des Ateliers SNCF, est à visiter absolument. Parce que la photo aussi documente nos consciences.

Claude Lorin, Agnès Freschel, et Marie Godfrin Guidicelli
Juillet 2017

Photo : -c- Mathieu Asselin
David Baker, 65 ans, devant la tombe de son frère Terry. Terry Baker est mort à 16 ans d’une tumeur du cerveau et d’un cancer des poumons causés par l’exposition aux PCB. Cimetière d’Edgemont, West Anniston, Alabama, 2012. Avec l’aimable autorisation de l’artiste. © Rencontres Arles