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Les lendemains d’hier d’Ali Bécheur, ou les fractures de la colonisation

Rendez-vous avec l’autre

Les lendemains d’hier d’Ali Bécheur, ou les fractures de la colonisation - Zibeline

Les lendemains d’hier, avec ce titre qui joue de l’énigme ou du moins de l’acrobatie temporelle, Ali Bécheur offre un nouveau livre superbement écrit, dans lequel l’histoire personnelle se mêle à celle du XXe avec acuité. Tout commence par la mort du père, le retour sur les lieux d’enfance, la reconstitution d’un passé révolu et pourtant présent jusque dans les oublis, les métamorphoses qu’inflige la mémoire… Ce maussade 22 novembre 2008, le narrateur a « rendez-vous avec un autre je, un bout d’adolescence qui surgirait, rouge, sur le tapis vert de la pelouse ». Les récits se mêlent, entre le présent, les passés, celui du père, enfant brillant, capable de retenir les 60 versets du Coran, et qui, soutenu par son instituteur, deviendra avocat, échappant grâce à l’école à l’enrôlement militaire. On est en 1919. Toute vie renaît sous la plume d’Ali Bécheur, la famille, les voisins, personnages tendres, cocasses, hauts en couleurs, les petits métiers, l’architecture des maisons, des quartiers… Vocabulaire précis, anecdotes significatives, détails vrais, donnent chair à un monde révolu. L’histoire familiale s’inscrit dans les remuements du siècle. La colonisation de la Tunisie, alors Protectorat français, est vécue, jusque dans la géographie de « la ville tramée de frontières invisibles », quartiers des « Prépondérants », et ceux des « bougnoules », fracture jusque dans les manières de vivre, d’appréhender le monde. « L’important, c’est l’invisible, il innerve la réalité », le Petit Prince est bien loin ! Le réel est épinglé, en un style resserré, poétique, allant aux définitions essentielles : « Être colonisé, c’est être coupé en deux, la langue bifide, caméléon changeant de couleur au gré de l’environnement. Après, on passe sa vie à essayer d’ajuster les deux moitiés ». On suit l’ascension de Bourguiba, du Néo-Destour, les trahisons politiques, mais aussi les exercices de gymnastique matutinale du père, ses incartades… Les lieux acquièrent l’épaisseur que leur accorde le temps, le poids des mots enrobe les souvenirs… On essaie d’imaginer les attitudes des chers disparus lors de la Révolution du Jasmin, des essais de la démocratie à laquelle on veut croire… Les faits, les intonations, les couleurs s’estompent, le livre est la dernière empreinte de ce qui fut lorsque même les tombes se sont effacées.

MARYVONNE COLOMBANI
Septembre 2017

Les lendemains d’hier, Ali Bécheur
Éditions elyzad, 19.90 €

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