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Renaud Capuçon et Kit Armstrong ont réussi l'intimité sous l'immense conque de La Roque d'Anthéron

Mozart, ou l’équilibre

Renaud Capuçon et Kit Armstrong ont réussi l'intimité sous l'immense conque de La Roque d'Anthéron - Zibeline

Les Sonates pour violon et piano de Mozart sont un cauchemar pour nombre de violonistes virtuoses : en apparence faciles, sans effet spectaculaire, elles exigent une entente parfaite avec le pianiste, jusqu’au bout du son, et ne déclenchent pas forcément l’enthousiasme de l’exploit. En effet, surtout dans les Sonates Palatines écrites en 1777, le violon souvent accompagne le piano soliste de ses arpèges, et reprend les motifs que celui-ci dispense d’abord, imprimant son rythme et son phrasé. Après les soirées Rachmaninov, Liszt, Chopin, et les monstres de virtuosité pianistique qui se succèdent à La Roque D’Anthéron, le choix de jouer sans autre forme de procès 6 de ces Sonates qui sont à peine de la musique de chambre, et vraiment des duos, sous la conque du Parc de Florans où les pianos sonnent si ample, et les violons un brin fluet, est donc risqué, d’autant que le son de Renaud Capuçon est subtil et musical, mais pas forcément très large.

Le concert commence d’ailleurs par une Sonate 23 où les deux interprètes ajustent leurs équilibres. Kit Armstrong et Renaud Capuçon ont déjà joué ces sonates en avril dans le Festival créé à Hirson par le jeune pianiste américain (il a 25 ans), cela sonne  visiblement différemment ici, avec les cigales auxquelles succèderont les grillons, et dans l’atmosphère moite d’une canicule interrompue par quelques gouttes, et le soir qui tombe… Bref le son s’ajuste, le pianiste modère ses attaques, le violoniste allonge son archet, et le second mouvement de la Sonate 27 est parfait : thème et variations limpides, la conduite du son de Renaud Capuçon est fascinante, les réponses entre les instrumentistes ont la subtilité d’une conversation complice… Tout au long du concert cet équilibre entre le violon et le piano, mais aussi à l’intérieur même des phrasés, des intensités, des tempi, ira en s’affinant, pour une virtuosité jamais ostentatoire : juste, dans chaque intention musicale.

Les deux musiciens ont donc réussi le pari de restituer l’intimité d’une conversation de Mozart face à 2450 spectateurs, attentifs et enthousiastes, avec au quatrième rang Laurence Ferrari et François Hollande (très bronzé), et ses gardes du corps.

On peut cependant interroger, comme parfois à La Roque, aux Folles Journées… cette volonté de présenter des programmes aussi unicolores. Les sonates pour violon et piano de Mozart présentent des pages sublimes, surtout les trois dernières (32, 33 et 34) composées entre 1784 et 1787. Les plus beaux moments de la soirée furent certainement les Andante de la 32, le long Adagio de la 33 avec ses couplets refrains qui se déclinent, puis la 34 toute entière, avec son Molto allegro et son Presto enfin brillants, et son Andante déchirant. Les Sonates Palatines, composées  à 21 ans pour pianoforte, ne révèlent pas tout au long le même génie : Mozart à l’époque cherchait à placer ses pièces, et composait vite, à Paris, en dédiant ses sonates à la Princesse « Palatine » Marie Élisabeth. Si ces pièces sont pour des musiciens des trésors d’harmonie et d’équilibre, on peut s’y lasser un peu, regretter le manque de variété, et s’enthousiasmer seulement des pages les plus brillantes, ou douloureuses.

Autre regret, moins léger : il fut un temps où les feuilles de salle de la Roque d’Anthéron proposaient des outils pour l’analyse et la compréhension des œuvres, et pas seulement le CV des interprètes. Ces clefs de lecture, indispensables outils d’une démocratisation de la musique classique, manquent aujourd’hui pour attirer des oreilles moins expertes, qui prendraient sûrement plaisir à s’ouvrir.

AGNÈS FRESCHEL
Août 2017

La Nuit Mozart a eu lieu le 1er août au Parc du Château de Florans, dans le cadre du Festival International de piano de la Roque d’Anthéron

Photographie : Capuçon-Armstrong © Christophe Gremiot