Vu par Zibeline

Mimi résiste aux vents contraires à Marseille, avec grâce et audace

Mimi fait de la résistance

Mimi résiste aux vents contraires à Marseille, avec grâce et audace - Zibeline

Ça partait plutôt mal. Deux réductions brutales de subvention de 20 000 euros chacune de la part de la Drac et de la ville de Marseille, un déménagement de dernière minute des îles du Frioul vers les quartiers Nord et un décalage de plusieurs semaines dans le calendrier. Mimi a résisté aux vents contraires. Mieux, le festival classé parmi les dix meilleurs européens par nos confrères des Inrockuptibles, a concocté une 32e édition pleine d’audace et de grâce.

Après une désormais incontournable soirée On Air sur le toit-terrasse de la Friche la Belle de Mai, Mimi s’est posé sous l’antre voûté de l’U.Percut. « Seabuckthorn », projet solo et acoustique du guitariste britannique Andy Cartwright, offre une folk aérienne, fluide. Une œuvre construite au rythme d’un road-movie musical dont on ne peut qu’admirer la délicatesse des harmonies, la précision et la virtuosité du jeu, mais qui peut provoquer une certaine monotonie.

La présence de D’Aquí Dub au Mimi est certes une belle opportunité pour ce groupe atypique composé de trois Marseillais et d’un Bosniaque. C’est surtout une évidence de les voir présenter ici leur dernière création live, et pas seulement parce qu’ils fréquentent régulièrement les studios de l’AMI, structure organisatrice du festival. Tout simplement parce que leur musique est innovatrice (le I d’AMI). Une basse (Manuel Castel), des machines (Sylvain Bulher), des influences balkaniques insufflées par un bouzouki (Asmir Sabic) et la voix envoûtante et grave d’Arnaud Fromont, également à la clarinette. Les textes sont en occitan, l’univers est celui d’une Méditerranée extatique. Sombre par les aspects apocalyptiques d’un mesclun rock, dub ou électro et néanmoins trépidante par ce qu’elle a de sonorités traditionnelles, la musique de D’Aquí Dub est une transe à la fois ténébreuse et enjouée.

La Nuit anti-décrochage de mâchoire fut loin d’être une réussite, un gros raté même. Car on se l’est bien décrochée devant la prestation messianique du duo Chloé et Vassilena Serafimova. Il faut dire que le « Tribute to Steeve Reich » n’augurait rien de plan-plan vu le pédigrée du duo féminin franco-bulgare, sorti avec beaucoup d’appétit d’une semaine de résidence au Pavillon français de la Biennale de Venise. Concepteur du Studio Venezia, véritable studio sonore pour un pavillon musical, l’invention de Xavier Veilhan a été le témoin privilégié d’une association hors-norme et infiniment réussie. Membre éminent du courant répétitif et au croisement des langages savants et électro, l’auteur de Music for 18 musicians (œuvre sur laquelle s’est basé le duo dans la première partie du concert) ne pouvait être qu’un point d’ancrage parmi d’autres entre les deux artistes, ou comme le souligne Vassilena : « un terrain commun et pour Chloé et pour moi ». Mais c’était sans compter l’immense talent et la géniale complicité qui se sont dégagés sur scène. Au Marimba, Vassilena est incroyablement virtuose de ses baguettes, guide ou entraîne Chloé dans son sillage sonore, tellement efficace derrière ses platines. Si cette musique paraît ne rien laisser au hasard, elle le doit beaucoup au feeling des deux maîtresses de la soirée. Nappes sonores, temps suspendu, dialogue, duo, tension vers un climax, improvisations… Tout se fait à l’écoute et au regard de l’autre, telle Chloé qui enregistre en temps réel des phrases de Vassilena pour les distiller quand le besoin s’en fait sentir. Après une superbe réappropriation de la pièce de Reich, le duo a déroulé une histoire sonore d’une grande inventivité et d’une infinie subtilité où comme le dit Chloé : « tout se construit et se sample en direct ».

Le décor urbain de la Cité des arts de rue sied à merveille à la Nuit des zones de guerre avec son orientation hip-hop. On savait la scène alternative proche-orientale bouillonnante. Al Akhareen en a fait la démonstration. La formation est en soi un assemblage musical peu commun, alliant rap, jazz et improvisations arabisantes. Les instruments des plus classiques, saxophone, basse, percussions et batterie, côtoient les platines d’un DJ et le flow du rappeur palestinien Osloob, aux textes clairement engagés. Mais c’est la performance de Naïssam Jalal qui donne à l’ensemble son identité. A travers sa voix, sa flûte nay et son enthousiasme, cette fille de Syriens née en France apporte à l’ensemble souffle, puissance et caractère.

Une parfaite entrée en matière pour l’ouragan Kate Tempest. Eminemment politique, viscéralement poétique. La trentenaire londonienne, révélée dans l’Hexagone par les Transmusicales de Rennes en 2014 (où Zibeline était présent), débite des textes qui percutent au point qu’il est inutile d’être anglophone. Une rouquine pas très grande, un brin rondelette, pas spécialement élégante, et une force dans le regard qui ne lâche pas son public pendant tout le set. C’est son deuxième album qu’elle est venue présenter au Mimi, Let Them Chaos. Elle y parle de sa ville, regrettant son uniformisation et son renfermement sur soi. Entre rap, slam, théâtre et lecture, elle habite la scène telle une guerrière des mots. Dans le langage moderne, on parle de « spoken word » et de « storytelling », auxquels Kate Calvert, de son vrai nom, convie des musiciens (claviers et batterie) qui adoucissent le propos tout en le valorisant.

L’avant-dernier plateau, beaucoup plus expérimental, fut partagé entre l’art sonore des Egyptian Females Experimental Music Session et le solo du guitariste Fred Firth, flirtant avec la musique contemporaine. Pas toujours accessible mais c’est aussi ça Mimi.

Pour sa clôture, le festival a investi le Pic, sur les hauteurs de l’Estaque. Le duo Snowdrops est le dernier bébé de Christine Ott. Réputée pour sa pratique d’un instrument très rare du début du XXe siècle, les Ondes Martenot, la musicienne fait dialoguer celles-ci avec les multiples claviers de Mathieu Gabry. De cette rencontre naît comme une bande originale. Celle d’un road-movie aux accents oniriques. La recherche d’univers spatio-temporel tâtonne encore, le projet méritant de gagner davantage en audace voire en folie. À l’image de la formation qui a précédé, les extraordinaires No Tongues (Alan Regardin, Ronan Courty, Ronan Prual, Matthieu Prual) avec leurs Voies du Monde. Ces quatre instrumentistes revisitent un livre-disque en trois volumes paru en 1996, Les voix du monde, anthologie des expressions vocales devenue la Bible des ethnomusicologues. Puisant dans ce vaste répertoire, No Tongues s’inspire de chants issus de peuples et ethnies de la planète dont ils utilisent des extraits pour leurs propres compositions. Liés généralement à des rituels, croyances ou activités quotidiennes, les morceaux originaux sont transformés en pièces intrigantes à l’esthétique contemporaine. Trompettes, contrebasses, saxophones et clarinette basse jouent ainsi à travers forêts, champs, villages reconstitués par notre imaginaire. Passionnant.

Merci au Mimi pour ce choc artistique qui aurait mérité une mobilisation plus ample du public. Et bon vent à son directeur fondateur, Ferdinand Richard, qui a prévu de passer le témoin à sa complice Elodie Le Breut.

FRÉDÉRIC ISOLETTA ET THOMAS DALICANTE
Septembre 2017

Le festival Mimi s’est déroulé du 19 au 29 août, dans différents lieux de Marseille.

Photo : -c- Frédéric Isoletta