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Vu par Zibeline

Les Visions sociales à Mandelieu-la-Napoule: un superbe festival de cinéma à la portée de tous

Métaphysique du couple

Les Visions sociales à Mandelieu-la-Napoule: un superbe festival de cinéma à la portée de tous  - Zibeline

Le lieu est beau. Un domaine surplombant le Golfe de La Napoule, face aux îles de Lérins à 8 km à peine de la  frénétique Croisette et des festivalières files d’attente : c’est le Château des Mineurs, un centre CCAS où depuis 20 ans les Activités sociales de l’énergie organisent des Rencontres cinématographiques ouvertes à tous, dont la programmation «se construit autour des questions sociales et sociétales». On y soutient le cinéma indépendant. On y voit sans bourse délier des films en compétition, des films d’auteur repérés dans d’autres festivals et ceux du parrain de la manifestation, Stéphane Brizé pour cette édition qui mettait à l’honneur le jeune cinéma européen. Un cinéma qui ne manque pas de talent ! On a pu ainsi découvrir le premier long métrage du réalisateur estonien Vallo Toomla, Pretenders, remarqué au Festival Premiers Plans d’Angers 2017. Un film marqué par les questions de toute une génération née après la chute du Mur sur les ruines des idéologies du 20è siècle, confrontée à un matérialisme qui ne suffit définitivement pas à faire le bonheur. Ce n’est sans doute pas par hasard s’il prend la forme d’un enfermement claustrophobe et bascule dans le fantastique, genre où tout ce qu’on a cru, construit, est soudainement remis en doute. Vallo Toomla met en scène Anna et Juhan, un couple appartenant à la classe moyenne. Ils vont passer des vacances dans une maison «d’architecte» : béton brut de décoffrage, larges baies vitrées ouvrant sur la forêt, ameublement design chic. Une maison prêtée par un couple d’amis très riches, matérialisation suprême de la réussite. Leur rencontre fortuite sur la plage voisine avec un couple de campeurs, des laissés-pour-compte de la mutation capitaliste, s’aimant malgré l’adversité, va révéler leurs fractures et celles du monde où nous vivons, dans un jeu de faux semblants. Autour d’Anna et Juhan, le motif du couple se décline en trois versions : le couple des propriétaires absents, celui des invités impromptus, celui secondaire mais nécessaire des employés chargés de l’entretien. Chacun occupe une place dans la hiérarchie sociale, chacun fantasme sur les autres, chacun ment à l’autre et se ment à lui-même. Le titre est explicite, ce sont des «imposteurs». Anna, en mal d’enfant – car dans ce monde individualiste et précaire, son compagnon en passe de devenir chômeur n’y songe pas- se glisse dans les élégants vêtements de marque de son hôtesse dont elle usurpe l’identité et se fait maîtresse de cérémonie. Elle se projette dans une fiction qui tient lieu de réalité. Le couple lui-même n’est-il pas fiction ? La villa de «rêve» n’est-elle pas un décor lynchien faussement rationnel, générateur de cauchemars ? Le thème de la «projection» s’inscrit dans la récurrence d’une image où apparaît un puits de lumière corbuséen aux parois de béton, photographié comme une caméra obscura. L’architecture minimaliste propice aux cadrages et sur-cadrages, les envolées lyriques de la musique dans les scènes de violence, l’énergie explosive des « Basquiat » sur les murs gris, accentuent la distorsion sur laquelle repose ce film à la mise en scène redoutablement efficace,  superbement servie par le chef opérateur Erik Põllumaa. Chaque plan dit la séparation, la distance, le malaise, jusqu’au dernier : un non-baiser hollywoodien et une étreinte où chacun regarde de son côté.

ÉLISE PADOVANI
Juin 2017

Les Visions sociales se sont tenues à Mandelieu-la-Napoule du 20 au 27 mai

Photographie © Amrion, Studio Uljana Kim, Locomotive Productions