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Rue Monsieur-le-Prince de Didier Castino : une écriture pour circonscrire le mal

Lignes de courses

• 17 mars 2017⇒2 avril 2017 •
Rue Monsieur-le-Prince de Didier Castino : une écriture pour circonscrire le mal - Zibeline

Rue Monsieur-le-Prince, le deuxième roman de Didier Castino, est d’abord une histoire de courses. Celles que court Victor, le frère du narrateur. Celles qu’Hervé, le narrateur, ne court et ne courra jamais. Celles surtout que l’Histoire a retenues : courses des Juifs tentant d’échapper aux SS, courses des Algériens dans Paris en octobre 1961, courses dans les townships de Soweto… Toutes ces courses pour essayer de ne pas mourir. « Quand on court on n’a pas le choix » affirme Hervé. Dans la nuit du 6 décembre 1986, Malik Oussekine n’a pas eu le choix. Alors « il faut un récit pour Malik Oussekine », pour « raconter sa course […] ce laps de temps où sa vie a basculé. Depuis le jazz jusqu’aux coups qui continueront quand il sera mort, écroulé sur le sol, seulement cinq minutes. […] retenir cette nuit, ralentir la course, l’empêcher de filer et transformer les cinq minutes en une éternité. »

Le narrateur ne court pas, il raconte. « Seuls nos récits existent » écrivait déjà Castino dans Après le silence, son très remarqué premier roman (ici). Qu’en est-il de celui-ci ? Roman d’apprentissage (premières revendications, premiers émois) ? Chronique des révoltes estudiantines liées au projet Devaquet ? Réécriture fictionnelle d’une terrible bavure policière (selon le point de vue de la victime, du témoin principal, mais aussi du jeune voltigeur motoporté) ? Réflexion sur la perte des utopies, la montée des extrêmes, le racisme ordinaire? Le roman mêle habilement les genres. Le narrateur (toute ressemblance avec l’auteur n’est sans doute pas fortuite) porte une parole forte, pour ne pas oublier les « racines du mal, un mal qui s’est assis sur nos bancs en 1986, un mal qu’on a combattu, puis qu’on a fini par accepter… ». Cet Hervé, qui ne cesse de répéter qu’il n’est pas dans l’Histoire, nous fait entrer dans la sienne, qui est aussi la nôtre. Et la longue liste des victimes qui clôt le livre – le dernier nom est celui d’Adama Traoré – égraine « des noms qui nous appellent, qui nous rappellent à eux. »  Écrire pour consigner, se souvenir, tenter de circonscrire le mal. Pas inutile par les temps qui courent.

FRED ROBERT
Mars 2017

L’auteur et son éditrice seront présents à la librairie L’Histoire de l’œil, Marseille, le 17mars à partir de 19 heures.

Rue Monsieur-le-Prince, Didier Castino
Éditions Liana Levi 17,50 €